Le long des Quais 11


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Le long des Quais 11

Vincent, j’ai beau savoir, c’est comme à chaque fois, le verglas n’arrive qu’au moment où tu crois soleil. J’entends sans besoin de gamelle, oui j’entends tes jaunes me le dire avant de sortir de mon antre. Le nez dehors c’est pas pour n’importe qui, surtout pas pour mon espèce.  C’est tout môme que ça a commencé, mais t’as pas la rancune, à quoi bon dans ces conditions te répéter qu’ils vont tout te prendre sans rien te donner. Ta hargne elle va à l’encontre de la façon qu’on doit vivre. Faut piétiner l’autre, couillon surtout pas vouloir t’en rapprocher. On ne le reconnaîtrait pas le monde s’il tenait les promesses qu’il fait. Cette angélique créature qui fait du stop au bord de la route, mais c’est le monstre qu’il faut voir en elle. Plus ça fait rosière plus la salope est dedans. On est en hiver, alors tu peux pas dire que le verglas de ce matin il était pas au bon endroit du bon moment, sois honnête. T’as fait printemps promesse de récolte d’été avec tes couleurs, mais les rouges est-ce que c’est compatible avec la sincérité ? Pense aux mouvements de la muleta, il faut que l’un des deux meurent, l’arène sans mise à mort c’est un rite qui connaîtrait rien du fond de l’amour…

Niala-Loisobleu – 10 Février 2018

DISCORDE de Jacques Dupin


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DISCORDE de Jacques Dupin

Paru au printemps et relativement passé inaperçu (tout comme la mort du poète en 2012), «Discorde» de Jacques Dupin est pourtant un livre essentiel pour qui aime la poésie de langue française et voudrait en saisir, dans la durée, une des expériences les plus fondées qui soient.

Discorde, de Jacques Dupin, qui paraît quelques années après la mort du poète, n’est pas à proprement parler une publication posthume, au sens usuellement entendu. Fruit d’un précieux et documenté travail de recension, s’y trouvent rassemblées, hors quelques documents choisis (correspondance, préambule de l’auteur…), des suites de poèmes publiées pour l’essentiel en revue que Jacques Dupin n’a pas reprises en livre. C’est donc une anthologie singulière par rapport à l’œuvre même constituée par l’auteur. Son apport majeur est de laisser percevoir en un volume le geste du poète sur un temps long de création, s’échelonnant des années 1950 aux années 2010.

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Cette mise en regard de certains poèmes des années 1950 avec quelques séries des années 2000-2010 est en effet profondément troublante. On peut se suffire de la « beauté » des poèmes, telle que leur lecture les restitue à plus d’un demi-siècle d’écart, pour les plus anciens. On peut aussi s’émouvoir de la transformation de ce même sentiment à leur lecture dans des séries de poèmes bien plus postérieures, alors que le geste du poète a pourtant rencontré son temps – un temps âpre, peu amène pour la poésie, que Dupin n’a pas esquivé. Là est même tout le sel, ou le miel, de Discorde que d’innerver plus d’un demi-siècle de création et de réflexion poétique auquel le poète a pris part, discrètement, et on en jugera peut-être avec le même retrait qui fut le sien, d’une façon singulièrement féconde.Un premier poème extrait d’une série publiée dans la revue Botteghe oscure (1951-1955) met sur la piste de cette singulière métamorphose à venir de la matière poétique chez Dupin. Comment ne pas s’émouvoir de cette « beauté » qui s’ébroue de n’en rien savoir, de ne rien entendre à cette adresse du poète dont les mots glissent telles des figures sur le miroir du langage ? Il n’y a littéralement, dans cette stance en vers non métriques, rien qui ne se perçoive d’autre que le miroitement au fil de l’eau d’un motif insaisissable :

– L’iris –

Qu’attendez-vous, jeune fille,
Dans cette barque sans mémoire ?

Peut-être une autre enfance, une autre épée,
et peut-être le bruit de pas de celui
qui crève l’œil des fées, avec sa fronde…

Quand les fleurs des berges seront hautes,
m’échangeras-tu avec l’eau ?

Elle tourmentait ses cheveux pour savoir.
Et sa beauté était libre et cernée.

Ces mots du poème n’ont plus d’imagé que le sens figuré du langage. Tout y cède d’avance devant le mouvement d’une pensée qui ne vise qu’à isoler son motif. Les lectures de grands passants de la poésie française sourdent de ces vers, Rimbaud, Reverdy, Char, comme dans ce deuxième poème de la même série où, toutefois, l’attention du poète paraît se resserrer encore :

– Les aiguilles –

Il a neigé pour que je tremble et que je crie
Sans que mon amour le soupçonne.
Il a neigé. Tous les morts se ressemblent.
Les moulins ne voient pas que le grain devient noir
tant la rivière les fascine
dans les arbres émondés de décembre
les oiseaux sont plus près des hommes que du ciel.
Je chasserai le cygne de ma page
pour épouser la naissance du cygne.

Ce poème comme le précédent est donc antérieur aux premiers livres (L’Embrasure paraît en 1969, puis précédé de Gravir, dans la collection « Poésie » de Gallimard, en 1971) qui vont valoir au poète quelque reconnaissance critique (notamment celle de Jean-Pierre Richard), à un moment où il collabore à L’Éphémère (voir ici pour rappel). Parallèle au cheminement d’un André du Bouchet, le poème de Jacques Dupin ne l’incline pas cependant à s’abstraire de la réalité du monde par quelque côté du langage. Un de ses critiques, Dominique Viart, a donné les lignes de tension de cette poésie : « élémentaire », « physique », « verbale ». Elle ne cède pas davantage à la tentation ontologique, alors même qu’elle refrène l’adresse à autrui, toute relation dialogique paraissant se suspendre dans le constat d’une présence solitaire au monde. Mais si le silence du monde se fait jour, il n’interrompt pas, n’annihile pas toute relation aux choses : le poète introduit ce blanc qui cerne l’objet du poème (la neige, le cygne ici) comme un élément de « discorde » qui noircit, force le trait. Tel est le sens de l’autonomie laissée aux mots chez Dupin.

De ce point de vue, on peut rapprocher les derniers vers du poème « Les aiguilles » (« Je chasserai le cygne de ma page / pour épouser la naissance du cygne ») de ceux qui referment un poème de la série « La mèche », bien postérieure (2012) : « Je suis revenu […] pour éparpiller / la parole // avant d’être à la fin le mort dans la lettre / et la lettre dans la mort ».

Paul Rebeyrolle, « Manipulation », lithographie, 1979 © Maeght
Paul Rebeyrolle, « Manipulation », lithographie, 1979 © Maeght

On le voit, cette autonomie laissée aux mots est singulière chez Dupin, qui est reprise, coordonnée au vif de l’écriture dans une trame existentielle que ne surplombe nul fatum, la lettre étant glissée sous la porte de la mort, au bout du corridor du poème que l’on emprunte, et où l’on ne se guide qu’à la lumière des portes laissées entrouvertes par le poète. Lequel « éclabousse » in fine (derniers mots du dernier poème) « de merde / la postérité ».

De toute urgence, c’est-à-dire dans le temps infini de la lecture, il faut reprendre ce chemin de « discorde » avec Jacques Dupin. Si l’on s’y sent plus seul, ce ne sera pas sans y avoir fait des rencontres essentielles dans la « beauté » oscillante des mots. Voici un poème où s’entend toute la relation féconde du poète à la peinture extrait de la série intitulée « Discorde » (de 2011) :

Je la soulève elle est nue
elle pose je la peins

un trait la surprend la tire
la couleur la fait ondoyer
j’affûte un fusain, j’attends
je presse les tubes

je tire un trait dans le vide
je jette la couleur sur blanc
elle s’éclipse sous la touche

mais si j’avais su peindre
ou la mordre

ce ne serait pas la croupe
ni les seins ni la chevelure

pas même l’œil ou la bouche
mais le murmure ou la peur

ce n’est pas toi que j’étreins
ni moi qui peine et qui meurs

et si tu ne m’aimes pas
tu poses

je ne crois pas en dieu
je te peins

 *

Jacques DupinDiscorde, édition établie par Jean Frémon, Nicolas Pesquès et Dominique Viart, P.O.L., 240 p., 23 €.

Source: Médiapart

Mais à condition d’y hâler, c’est sûr…


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Mais à condition d’y hâler, c’est sûr…

 

L’encre humide perle au bout des cils de la plume éperdue. Elle gratte aux cordes, funambule, franchira-t-elle la page? Quelque estompe est passée sur l’aspérité du derme que la liaison connectait. Entre le négatif et le tirage, le ressenti de l’image est identique.

Des roux sillons au sépia, il n’y a qu’un pas qui bloque la sortie: le pas pas en avant, l’image promise qui s’accroche et perd dûment son élan. Grasse, la lèvre lippue de la glèbe s’offrira-t-elle au soc par consentement araire mutuel ? Que déjà encore invisibles dans les bandelettes de la momie, les oiseaux sortent des branches la grande nappe immaculée. Tandis que les feuilles en mettant le couvert, isolent l’autel en suivant un rite pas toujours initiatique.

L’instant d’amour ne se répète pas, il se poursuit par renouveau ou meurt subit.

Appelez-le comme vous voudrez, fougue, fontaine, chemin, escalade, plongée, vol-au-vent, éclosion, séisme, éruption, passage de l’équateur, germinale, verdeur, pulpe, suc, sève….et tout ce que désirerez rajouter, c’est toujours par un synonyme de vie que son nom se prononce. Si on dit l’amour est mort aussitôt retentit Vive l’Amor !

Derrière l’orée les éclats du miroir font jaillir les rivières. Après quoi, la mèche sort du front, son huile essence ciel battant aux tempes, sans que rien ne disparaisse dans le noir. La chaise où il laissait hâler le côtelé de son velours, la table où elle mettait ses fruits sur la langue, demeurent au papier peint des gestes. L’escalier marche, la pendule est enlisée, l’odeur du drap enlace le cou des ses tâches d’ébats, le mouvement des doigts pianote, le silence parle comme jamais par vibration .

Chaque jour est une date différente de l’autre.

Avec ses pierres à écrire, la marée monte à la lune porter son sel. Entre les dents des râteaux passent les chemins qu’on a mordu avec et sans la poussière. Toutes les couleurs du pavois en se jetant à l’ô, gonflent les roulis du bal pour que l’accordéon empêche le violon de pleurer si ce n’est d’émotion.

Mais à condition d’y hâler, c’est sûr…

Niala-Loisobleu – 8 Février 2018

Des Etats de Mon Esprit 1


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Des Etats de Mon Esprit 1

Mon train roule

je ne tire pas la sonnette d’alarme

au TGV

grande vitesse actuel

je remets un train en grande ligne

avec les compartiments qui me reviennent à la mémoire,

comme ça je peux sortir dans le couloir et regarder chaque coin monter au carreau du voyage de mon état d’esprit du jour. Le temps passé est suffisamment long pour parvenir à destination sans passer par des arrêts omnibus. L’an passé a posé un repaire d’alerte sur la mise en place d’une nouvelle société, la France en Marche, qu’ils l’appellent. Qu’il convienne ou déplaise, peu importe, le changement qui a pris place va indiscutablement marquer le futur proche de ses prérogatives. Laissant mon opinion politique sur ce sujet, je m’arrête juste à la question de fond. Il y aura du bon, du mauvais, du rien du tout…mais sûr il y aura. Pourquoi ? Oh, rien de plus simple, à part la force politique du Président, il n’y a aucune opposition pour lui barrer la route. Les mains libres, les mains libres, voilà  un point c’est tout. Alors en avant la réforme de ça, puis de ça et pourquoi pas de ça en plus tant qu’on y est allons-y. On glissera d’un ordre mou à un ordre dur. Avec l’approbation des qui passeront au travers des voies sans panne de barrières. Comme avec l’opposition pertinente de ceux qui savent lire entre les lignes. Et en voiture Simone !

Pas et le Saut

 
Francis Ponge

Parvenu à un certain âge, l’on s’aperçoit que les sentiments qui vous apparaissaient comme l’effet d’un affranchissement absolu, dépassent la naïve révolte : la
volonté de savoir jouer tous les rôles, et une préférence pour les rôles les plus communs parce qu’ils vous cachent mieux, rejoignent dangereusement ceux auxquels leur
veulerie ou leur bassesse amènent vers la trentaine tous les bourgeois.

C’est alors de nouveau la révolte la plus naïve qui est méritoire.

Mais est-ce que de l’état d’esprit où l’on se tient en décidant de n’envisager plus les conséquences de ses actes, l’on ne risque pas de glisser insensiblement bientôt
à celui où l’on ne tient compte d’aucun futur, même immédiat, où l’on ne tente plus rien, où l’on se laisse aller? Et si encore c’était soi qu’on laissait
aller, mais ce sont les autres, les nourrices, la sagesse des nations, toute cette majorité à l’intérieur de vous qui vous fait ressembler aux autres, qui étouffe la voix du
plus précieux.

Et pourtant, je le sais, tout peut tourner immédiatement au pire, c’est la mort à très bref délai si je décide un nouveau décollement, une vie libre, sans tenir
compte d’aucune conséquence. Par malchance, par goût du pire, — et tout ce qui se déchaîne à chaque instant dans la rue… Dieu sait ce que je vais désirer!
Quelle imagination va me saisir, quelle force m’entraî-ner!

Mais enfin, si se mettre ainsi à la disposition de son esprit, à la merci de ses impulsions morales, si rester capable de tout est assurément le plus difficile, demande le plus
de courage, — peut-être n’est-ce pas une raison suffisante pour en faire le devoir.

A bas le mérite intellectuel! Voilà encore un cri de révolte acceptable.

Je ne voudrais pas en rester là, — et je préconiserai plutôt l’abrutissement dans un abus de technique, n’importe laquelle; bien entendu de préférence celle du
langage, ou rhétorique.

Quoi d’étonnant en effet à ce que ceux qui bafouillent, qui chantent ou qui parlent reprochent à la langue de ne rien savoir faire de propre? Ayons garde de nous en étonner.
Il ne s’agit pas plus de parler que de chanter. « Qu’est-ce que la langue, lit-on dans Alcuin? C’est le fouet de l’air. » On peut être sûr qu’elle rendra un son si elle est
conçue comme une arme. Il s’agit d’en faire l’instrument d’une volonté sans compromission, — sans hésitation ni murmure. Traitée d’une certaine manière la parole
est assurément une façon de sévir.

Francis Ponge

Comme quoi, je le disais hier, le temps avance, mais mis à part la largeur des bas de pantalon et la hauteur du moteur en haut  de la robe, en lisant Francis Ponge ou Jacques Delille, on observe que l’immobilisme constitue le fond des choses.

Niala-Loisobleu – 11 Janvier 2018

 

Ombre Aile


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Ombre Aile

Le porte-perruque m’a soudain fait peur, à le voir, il m’a semblé que le paysage où mon esprit divague risquait de se faire chauve, Je joue de plus en plus mon avenir à avancer dans un espace qui réduit au lave âge, me dis-je, Pourtant bien que m’étant posé cette question il y a longtemps, je ne me souviens pas en avoir tenu compte, Quand je peins j’écris, embarqué à bord du pinceau, ce qui ne me passe pas par la tête mais par le cœur, Ebouriffant la raison sans me gratter la tonsure, Bah, on ne marche pas dans l’ombre d’un autre quand sa lumière la valide, C’est dire que l’une boiterait sans l’autre pour se faire réelle, Les heures passées dans ma prime jeunesse à parler de toi mon vieux Sigmund, ont laissé leur empreinte, Avec Lucie, la mère anglaise de mon meilleur ami qui avait laissé son triste mari, industriel pour refonder des études en psychanalyse, on t’a pioché le sujet, Impressionnant ce qui a pu persévérer en moi depuis cette époque, J’ai fréquenté les endroits proscrits par le conventionnel, C’est fou comme le contraire des choses s’y inverse, Ce qui me conduit à dire que lorsque j’écris je me demande si je vais pas encore plus loin en peinture, Je me mouille, Il y toujours la Femme, elle m’accompagne par tout, C’est vrai que le sujet est vaste, En plus il se régénère constamment, Un peu comme mais dans l’autre sens que les hommes-machines qui eux stagnent, Comme quoi on ne peut faire sans complément, L’abus qu’ils font du superflu en raréfiant le Beau, l’intensifie, Le plus bel exemple est donné par la poésie, Quelle compensation, La crise n’y figure qu’au titre de métaphore, Enorme par rapport à la prose du quotidien qui lui, en fait un usage qui fait peur, Vient de passer un son corporel, Vestige d’humain ? J’en ai assez d’échos pour en tirer mieux qu’un espoir verbal, Sous l’appeau il n’y a pas qu’un contraceptif, Rassurant, me disent la pointe dressée de tes seins, Tiens sors la musique de la guitare, Ce temps pourri mérite de revenir au Sud, L’ibère serait moins triste sans tous ces problèmes séparatistes,

Niala-Loisobleu

23/12/17

Calque Erre


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Calque Erre

 

De froid qui transpire

bat la porte

vide-voûte la cour recule

Etoile le passant

rentre dans tes épaules

cet oeil sournois

Les images se taisent sans bon vouloir
on leur dit
soyez sages, en ce moment c’est dur mais
mais quoi

Rien n’est dissemblable quand c’est d’élans spontanés que le jour passe
les crises , les abus, tromperies, fatigues, contraintes, et harcèlements
c’est du n’importe quel quotidien
seulement l’Amour lui, n’a rien d’ordinaire

Il trouve son air dans l’en vie

la fougue

nette et franche

au bout des lèvres

ne rampant pas dans sa boue

 

Niala-Loisobleu – 19 Décembre 2017

 

Illustration :La Vie, l’Amour 2 – 2017 – Niala- Acrylique s/toile 55X46

 

« Le sommeil de la raison engendre des monstres » Francisco Goya


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« Le sommeil de la raison

engendre des monstres » Francisco Goya

 

IL N’Y A PLUS RIEN

Écoute, écoute… Dans le silence de la mer, il y a comme un balancement maudit qui vous met le cœur à l´heure, avec le sable qui se remonte un peu, comme les vieilles putes qui remontent leur peau, qui tirent la couverture.

Immobile… L´immobilité, ça dérange le siècle.
C´est un peu le sourire de la vitesse, et ça sourit pas lerche, la vitesse, en ces temps.
Les amants de la mer s´en vont en Bretagne ou à Tahiti.
C´est vraiment con, les amants.

Il n´y a plus rien

Camarade maudit, camarade misère…
Misère, c´était le nom de ma chienne qui n´avait que trois pattes.
L´autre, le destin la lui avait mise de côté pour les olympiades de la bouffe et des culs semestriels qu´elle accrochait dans les buissons pour y aller de sa progéniture.
Elle est partie, Misère, dans des cahots, quelque part dans la nuit des chiens.

Camarade tranquille, camarade prospère
Quand tu rentreras chez toi
Pourquoi chez toi?
Quand tu rentreras dans ta boîte, rue d´Alésia ou du Faubourg
Si tu trouves quelqu´un dans ton lit
Si tu y trouves quelqu´un qui dort
Alors va-t´en, dans le matin clairet
Seul
Te marie pas
Si c´est ta femme qui est là, réveille-la de sa mort imagée
Fous-lui une baffe, comme à une qui aurait une syncope ou une crise de nerfs…
Tu pourras lui dire : « Dis, t´as pas honte de t´assumer comme ça dans ta liquide sénescence?
Dis, t´as pas honte? Alors qu´il y a quatre-vingt-dix mille espèces de fleurs?
Espèce de conne! »
Et barre-toi!
Divorce-la
Te marie pas!
Tu peux tout faire
T´empaqueter dans le désordre, pour l´honneur, pour la conservation du titre…

Le désordre, c´est l´ordre moins le pouvoir!

Il n´y a plus rien

Je suis un nègre blanc qui mange du cirage
Parce qu´il se fait chier à être blanc, ce nègre,
Il en a marre qu´on lui dise:  » Sale blanc! »

A Marseille, la Sardine qui bouche le port
Était bourrée d´héroïne
Et les hommes-grenouilles n´en sont pas revenus…
Libérez les sardines
Et y aura plus de mareyeurs!

Si tu savais ce que je sais
On te montrerait du doigt dans la rue
Alors, il vaut mieux que tu ne saches rien
Comme ça, au moins, tu es peinard, anonyme, citoyen!

Tu as droit, citoyen, au minimum décent
A la publicité des enzymes et du charme
Au trafic des dollars et aux trafiquants d´armes
Qui traînent les journaux dans la boue et le sang

Tu as droit à ce bruit de la mer qui descend
Et si tu veux la prendre, elle te fera du charme
Avec le vent au cul et des sextants d´alarme
Et la mer reviendra sans toi, si tu es méchant

Les mots… toujours les mots, bien sûr!
Citoyens! Aux armes!
Aux pépées, citoyens! A l´amour, citoyens!
Nous entrerons dans la carrière quand nous aurons cassé la gueule à nos aînés!
Les préfectures sont des monuments en airain
Un coup d´aile d´oiseau ne les entame même pas, c´est vous dire!

Nous ne sommes même plus des Juifs allemands
Nous ne sommes plus rien
Il n´y a plus rien

Des futals bien coupés sur lesquels lorgnent les gosses, certes!
Des poitrines occupées
Des ventres vacants
Arrange-toi avec ça!

Le sourire de ceux qui font chauffer leur gamelle
Sur les plages reconverties et démoustiquées
C´est-à-dire en enfer, là où Dieu met ses lunettes noires pour ne pas risquer d´être reconnu par ses admirateurs
Dieu est une idole, aussi!
Sous les pavés, il n´y a plus la plage
Il y a l´enfer et la sécurité
Notre vraie vie n´est pas ailleurs, elle est ici
Nous sommes au monde, on nous l´a assez dit
N´en déplaise à la littérature

Les mots, nous leur mettons des masques, un bâillon sur la tronche
A l´encyclopédie, les mots!
Et nous partons avec nos cris!
Et voilà!

Il n´y a plus rien…plus, plus rien

Je suis un chien?
Perhaps!
Je suis un rat
Rien
Avec le cœur battant jusqu´à la dernière battue

Nous arrivons avec nos accessoires pour faire le ménage dans la tête des gens
Apprends donc à te coucher tout nu!
Fous en l´air tes pantoufles!
Renverse tes chaises!
Mange debout!
Assois-toi sur des tonnes d´inconvenances et montre-toi à la fenêtre en gueulant des gueulantes de principe

Si jamais tu t´aperçois que ta révolte s´encroûte et devient une habituelle révolte, alors
Sors
Marche
Crève
Baise
Aime enfin les arbres, les bêtes et détourne-toi du conforme et de l´inconforme
Lâche ces notions, si ce sont des notions
Rien ne vaut la peine de rien

Il n´y a plus rien…plus, plus rien

Invente des formules de nuit. CLN : C´est la nuit!
Même au soleil, surtout au soleil, c´est la nuit

Tu peux crever. Les gens ne retiendront même pas une de leurs inspirations
Ils canaliseront sur toi leur air vicié en des regrets éternels puant le certificat d´études et le catéchisme ombilical
C´est vraiment dégueulasse!
Ils te tairont, les gens
Les gens taisent l´autre, toujours
Regarde, à table, quand ils mangent
Ils s´engouffrent dans l´innommé
Ils se dépassent eux-mêmes et s´en vont vers l´ordure et le rot ponctuel!

La ponctuation de l´absurde, c´est bien ce renversement des réacteurs abdominaux, comme à l´atterrissage : on rote et on arrête le massacre
Sur les pistes de l´inconscient, il y a des balises baveuses toujours un peu se souvenant du frichti, de l´organe, du repu

Mes plus beaux souvenirs sont d´une autre planète
Où les bouchers vendaient de l´homme à la criée

Moi, je suis de la race ferroviaire qui regarde passer les vaches
Si on ne mangeait pas les vaches, les moutons et les restes
Nous ne connaîtrions ni les vaches, ni les moutons, ni les restes
Au bout du compte, on nous élève pour nous becqueter
Alors, becquetons!
Côte à l´os pour deux personnes, tu connais?

Heureusement il y a le lit : un parking!
Tu viens, mon amour?
Et puis, c´est comme à la roulette : on mise, on mise
Si la roulette n´avait qu´un trou, on nous ferait miser quand même
D´ailleurs, c´est ce qu´on fait!
Je comprends les joueurs : ils ont trente-cinq chances de ne pas se faire mettre
Et ils mettent, ils mettent
Le drame, dans le couple, c´est qu´on est deux
Et qu´il n´y a qu´un trou dans la roulette

Quand je vois un couple dans la rue, je change de trottoir!
Te marie pas
Ne vote pas
Sinon t´es coincé

Elle était belle comme la révolte
Nous l´avions dans les yeux
Dans les bras, dans nos futals
Elle s´appelait l´imagination
Elle dormait comme une morte, elle était comme morte
Elle sommeillait
On l´enterra de mémoire

Dans le cocktail Molotov, il faut mettre du Martini, mon petit!

Transbahutez vos idées comme de la drogue. Tu risques rien à la frontière
Rien dans les mains
Rien dans les poches

Tout dans la tronche!

– Vous n´avez rien à déclarer?
– Non
– Comment vous nommez-vous?
– Karl Marx
– Allez, passez

Nous partîmes. Nous étions une poignée…

Nous nous retrouverons bientôt démunis, seuls, avec nos projets dans le passé
Écoutez-les…écoutez-les…
Ça râpe comme le vin nouveau
Nous partîmes…Nous étions une poignée
Bientôt ça débordera sur les trottoirs
La parlote, ça n´est pas un détonateur suffisant
Le silence armé, c´est bien, mais il faut bien fermer sa gueule
Toutes des concierges!
Écoutez-les…

Il n´y a plus rien

Si les morts se levaient?
Hein?

Nous étions combien?
Ça ira!

La tristesse, toujours la tristesse

Ils chantaient, ils chantaient
Dans les rues

Te marie pas
Ceux de San Francisco, de Paris, de Milan
Et ceux de Mexico
Bras dessus bras dessous
Bien accrochés au rêve

Ne vote pas

Ô DC-8 des pélicans
Cigognes qui partent à l´heure
Labrador, lèvres des bisons
J´invente en bas des rennes bleus
En habit rouge du couchant
Je vais à l´ouest de ma mémoire
Vers la clarté, vers la clarté

Je m´éclaire la nuit dans le noir de mes nerfs
Dans l´or de mes cheveux j´ai mis cent mille watts
Des circuits sont en panne dans le fond de ma viande
J´imagine le téléphone dans une lande
Celle où nous nous voyons moi et moi
Dans cette brume obscène au crépuscule teint
Je ne suis qu´un voyant embarrassé de signes
Mes circuits déconnectent
Je ne suis qu´un binaire

Mon fils, il faut lever le camp comme lève la pâte
Il est tôt. Lève-toi. Prends du vin pour la route
Dégaine-toi du rêve anxieux des bien-assis
Roule, roule, mon fils, vers l´étoile idéale
Tu te rencontreras, tu te reconnaîtras
Ton dessin devant toi, tu rentreras dedans
La mue ça se fait à l´envers dans ce monde inventif
Tu reprendras ta voix de fille et chanteras demain
Retourne tes yeux au-dedans de toi
Quand tu auras passé le mur du mur
Quand tu auras outrepassé ta vision
Alors tu verras… rien!

Il n´y a plus rien

Que les pères et les mères
Que ceux qui t´ont fait
Que ceux qui ont fait tous les autres
Que les « Monsieur »
Que les « Madame »
Que les assis dans les velours glacés, soumis, mollasses
Que ces horribles magasins roulants
Qui portent tout en devanture
Tous ceux à qui tu pourras dire :

Monsieur!
Madame!

Laissez donc ces gens-là tranquilles
Ces courbettes imaginées que vous leur inventez
Ces désespoirs soumis
Toute cette tristesse qui se lève le matin à heure fixe pour aller gagner vos sous
Avec les poumons resserrés
Les mains grandies par l´outrage et les bonnes mœurs
Les yeux défaits par les veilles soucieuses
Et vous comptez vos sous?
Pardon, leurs sous!

Ce qui vous déshonore
C´est la propreté administrative, écologique, dont vous tirez orgueil
Dans vos salles de bains climatisées
Dans vos bidets déserts
En vos miroirs menteurs

Vous faites mentir les miroirs!
Vous êtes puissants au point de vous refléter tels que vous êtes
Cravatés
Envisonnés
Empapaoutés de morgue et d´ennui dans l´eau verte qui descend
des montagnes et que vous vous êtes arrangés pour soumettre
A un point donné
A heure fixe

Pour vos narcissiques partouzes
Vous vous regardez et vous ne pouvez même plus vous reconnaître
Tellement vous êtes beaux
Et vous comptez vos sous
En long
En large
En marge
De ces salaires que vous lâchez avec précision
Avec parcimonie
J´allais dire « en douce », comme ces aquilons avant-coureurs et qui racontent les exploits du bol alimentaire, avec cet apparat vengeur et nivellateur qui empêche toute identification
Je veux dire que pour exploiter votre prochain, vous êtes les champions de l´anonymat

Les révolutions? Parlons-en!
Je veux parler des révolutions qu´on peut encore montrer
Parce qu´elles vous servent
Parce qu´elles vous ont toujours servis
Ces révolutions qui sont de « l´Histoire »
Parce que les « histoires » ça vous amuse, avant de vous intéresser
Et quand ça vous intéresse, il est trop tard, on vous dit qu´il s´en prépare une autre
Lorsque quelque chose d´inédit vous choque et vous gêne
Vous vous arrangez la veille, toujours la veille, pour retenir une place
Dans un palace d´exilés, dans un pays sûr, entouré du prestige des déracinés
Les racines profondes de ce pays, c´est vous, paraît-il
Et quand on vous transbahute d´un désordre de la rue, comme vous dites, à un ordre nouveau, vous vous faites greffer au retour et on vous salue

Depuis deux cents ans, vous prenez des billets pour les révolutions.
Vous seriez même tentés d´y apporter votre petit panier
Pour n´en pas perdre une miette, n´est-ce-pas?
Et les vauriens qui vous amusent, ces vauriens qui vous dérangent aussi, on les enveloppe dans un fait divers pendant que vous enveloppez les vôtres dans un drapeau

Vous vous croyez toujours, vous autres, dans un haras
La race ça vous tient debout dans ce monde que vous avez assis
Vous avez le style du pouvoir
Vous en arrivez même à vous parler à vous-mêmes
Comme si vous parliez à vos subordonnés
De peur de quitter votre stature, vos boursouflures, de peur qu´on vous montre du doigt, dans les corridors de l´ennui, et qu´on se dise: « Tiens, il baisse, il va finir par se plier, par ramper »
Soyez tranquilles! Pour la reptation, vous êtes imbattables
Seulement, vous ne vous la concédez que dans la métaphore
Vous voulez bien vous allonger, mais avec de l´allure
Cette « allure » que vous portez, Monsieur, à votre boutonnière
Et quand on sait ce qu´a pu vous coûter de silences aigres
De renvois mal aiguillés
De demi-sourires séchés comme des larmes
Ce ruban malheureux et rouge comme la honte, dont vous ne vous êtes jamais décidé à empourprer votre visage
Je me demande pourquoi la nature met
Tant d´entêtement
Tant d´adresse
Et tant d´indifférence biologique
A faire que vos fils ressemblent à ce point à leurs pères
Depuis les jupes de vos femmes matrimoniaires
Jusqu´aux salonnardes équivoques où vous les dressez à boire
Dans votre grand monde
A la coupe des bien-pensants

Moi, je suis un bâtard
Nous sommes tous des bâtards
Ce qui nous sépare, aujourd´hui, c´est que votre bâtardise à vous est sanctionnée par le code civil
Sur lequel, avec votre permission, je me plais à cracher, avant de prendre congé

Soyez tranquilles, vous ne risquez rien!

Il n´y a plus rien

Et ce rien, on vous le laisse!
Foutez-vous-en jusque-là, si vous pouvez
Nous, on peut pas
Un jour, dans dix mille ans
Quand vous ne serez plus là
Nous aurons tout
Rien de vous
Tout de nous

Nous aurons eu le temps d´inventer la Vie, la Beauté, la Jeunesse
Les larmes qui brilleront comme des émeraudes dans les yeux des filles
Les bêtes enfin détraquées
La priorité à gauche, permettez!

Nous ne mourrons plus de rien
Nous vivrons de tout

Et les microbes de la connerie que nous n´aurez pas manqué de nous léguer
Montant
De vos fumures
De vos livres engrangés dans vos silothèques
De vos documents publics
De vos règlements d´administration pénitentiaire
De vos décrets
De vos prières, même
Tous ces microbes juridico-pantoufles
Soyez tranquilles!
Nous avons déjà des machines pour les révoquer

Nous aurons tout

Dans dix mille ans

Léo Ferré