JARDINS SUSPENDUS


 JARDINS SUSPENDUS

 Hier encore un peu infirmes

Nous cherchions à tâtons les géographies intimes

Aux veines paresseuses de la route endormie

Et au crime perpétué en silence sur les corps engourdis.

C’est à la fenêtre peinte d’un vert jardin

Que nous nous mîmes en chemin, calmes et fous

Tenant le cadre solidement à deux mains

Comme on épouse comme on rejoint

Et les arbres nous pansaient dans l’idée floue qu’on avait d’eux

Nous bâtissant des jambes pour marcher

Et des lignes à suivre aux fronts qui acquiescent, heureux.

L’époque était à la terre et à l’essaim sensible des feuilles

Aux ventres blancs qui palpitent

Aux chiens qui réclament la balle pour revenir plus vite

Et à la croissance insolente de la clématite.

Illisible dans l’avant

Illisible dans l’après

Elle réclamait l’instant nu

Le seuil

La tendre retraite au pré de l’épousée

La menthe la mousse l’amour des jardins suspendus.

 

 Barbara Auzou

 

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Jardins suspendus – 2018 – Niala – Acrylique s/carton toilé 46×38

LA CHAMBRE DANS L’ESPACE


 

 

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LA CHAMBRE DANS L’ESPACE

 

Tel le chant du ramier quand l’averse est prochaine – L’air se poudre de pluie, de soleil revenant –, je m’éveille lavé, je fonds en m’élevant ; je vendange le ciel novice.

Allongé contre toi, je meus ta liberté. Je suis un bloc de terre qui réclame sa fleur.

Est-il gorge menuisée plus radieuse que la tienne ? Demander c’est mourir !

L’aile de ton soupir met un duvet aux feuilles. Le trait de mon amour ferme ton fruit, le boit.

Je suis dans la grâce de ton visage que mes ténèbres couvrent de joie.

Comme il est beau ton cri qui me donne ton silence !

René Char

Les Matinaux, La Parole en archipel, © La Pléiade, p.372

 

 

 

La Peinture m’est , je suis Peinture depuis une naissance que je ne recopie pas mais crée jour après jour.

Foutue présence du son. La tôle frappée des pensées en couleur non retenue entraîne les stimuli sensoriels.

Derrière le papier-peint l’espace a le goût du plâtre. La fissure insinue l’air.

Marches-tu sur un fil ô Peinture funambule, qu’à peine mue, tes pieds me jettent leurs chansons aux paumes.

Bleu

Outremer

Cobalt

Phtallocyanine

Prusse

Coeruléum

Vos pierres aiguisées au fusil, allument un rai sous ma porte.

J’ai pu lire l’arc-en-ciel l’instant de l’éclair.

Mot à mot.

En courant sur la passerelle de ses voyelles.

Cadnium d’un escabeau jaune levé le premier.

Des rouges remuent aux queues des branches, déplaçant le suc sorti de la motte de tes reins adossés à l’espalier. Une nervure prometteuse à la ligne de la feuille.

Je dirais à tout le Monde comme je t’aime. A toi je tairais l’artificiel.

Mes mains iront écoper les sueurs de la canopée, pour ranimer les volcans éteints.

Pas besoin d’un silex. Il suffit que tu dégrafes tes aisselles pour que tes seins glissent.

Vas où la virginité indélébile regarde les viols s’auto-détruire. J’ai ta robe blanche à mes nuits pures.

Les arbres sont en orée des clairières. J’ai peint, je peindrai.

Pour limer la solitude stérile au ras des barreaux du lit des rivières.

Un rose tyrien émergé des fraises de ta poitrine. Pris à pleine bouche.

L’eau pure fait chanter tes battements de pieds.

Ecailles dépeignées tu bruisses aux branchies de mon oui.

Tu as aboli le temps. Empalant la pendule sur les aiguilles d’un maquis corse.

Ils seront aucun. Nous serons deux à comprendre l’auto-da-fé

Ma mer cobalt rejoint les ocres où les coraux se reproduisent. A pas lents d’une course océane.

Je t’aime partout

ma Muse m’y guide dans la transparence de ton rayon.

Je t’aime à la force du souffle qui me donne ton existence !

 

Niala-Loisobleu – 7 Avril 2018

 

DOUBLE JE


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DOUBLE JE

Voici Double Je, le tableau et son poème indissociable. Fruit de ma huitième collaboration avec le peintre Niala-Loisobleu.

Double Je – 2018 – Niala – Acryliques/contrecollé, encadré s/verre 60×80

Tu m’écris d’un temps sans âge

à faire fuir l’effroi des journées,

à forger des couleurs inventées

à l’orange de nos visages .

Tu m’écris pour arracher à la fatigue de parler

le mot nu qui manque au langage

et qui reste à la palette inconsolé.

Tu m’écris contre les poussières éprises de peu

qui s’agrègent comme des sentences

au poumon en feu.

Et moi je peins

et crie à la porte fermée des hommes

et à la fleur de coton pendue à la fenêtre

qui avorte de son jour.

Je peins et crie à tromper la nuit économe

pour lui faire croire au matin,

pour mordre les douleurs sur les lits du passé

et faire renaître l’enfant lointain.

Je peins

et crie contre l’injure du banal

à en découdre sans fin

au miroir du double je.

S’il y a un vide

c’est qu’il est ardent

écris-tu.

Et c’est au pinceau d’un ciel qui s’était perdu

que nous accrochons des printemps

comme autant de ventres lavés de larmes.

Barbara Auzou

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CARTES SUR TABLE


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CARTES SUR TABLE

 

Et toi,

Dans l’herbe tendre de ton regard

Rompu à la cadence

Savais-tu que les femmes dansent

Non pour les loups mais pour elles-mêmes

Ravivant le souffle de leurs sœurs

A la harpe de leurs corps tendus de silence ?

Quand le blé est frappé par la rouille

Elles réparent la faute de la fée enfuie

Un lendemain d’amour piqué à la quenouille

D’un nouveau jardin qui l’attendait sous la pluie.

Elles empruntent alors des rues traversières

Qui te demeurent à jamais inconnues

Et dans l’humus de leur histoire,

Il fait parfois tellement noir

Que les instincts endommagés

Aux grandes nuits et à la ronde

Se sont tus.

Toutes les femmes savent cela :

L’impérieux besoin de rentrer chez elles

Et de se baigner dans leurs eaux ;

Et de l’ombre et de la lumière l’âpre combat,

Et la permanence du sang sur la clef perdue

Au fond d’un champ.

Il fallait jouer cartes sur table et en valse lente

Pour que l’énigme reste l’énigme

Qui déçoit son horizon d’attente.

Et l’orange maintenant peut devenir bleue

Rien ne ment au bourgeon d’un deux

Qui fleurit à l’épaule d’une tierce présence.

Alors elles tournent et célèbrent leur formidable entente

Aux roseaux des doigts que rien ne semble plier

Sinon à la fin de la danse

Cet orgueil démesuré

A demeurer aux yeux du peintre :

L’ineffacée.

Barbara Auzou

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CARTES SUR TABLE

2018 – NIALA

Acrylique s/contrecollé, encadré s/verre 60×80

DELPHYS – La Matrice


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DELPHYS – La Matrice

 YANTRA

 

Empli de la puissance du sens

de la plénitude du rejet, du retrait

le serpent raide traversé de sons

Étendu, vertical

simultanément dehors et dedans aux quatre

points cardinaux retiré

en l’infini pourtant
Universel soi en tous points reconjugué

A propos d’un ensemble de peintures tan triques.

Allié au souterrain, au sombre

là où la force d’ombre fonce avec fureur

bouche à bouche le noble et l’ignoble

Imperturbé

impénétré

au centre de l’espace axial

à l’écart des tourmenteuses

Descente dans l’aire réservée

Éliminé l’actuel, l’accidentel

la poussière de l’existentiel

éliminé l’attachement

aveugle à l’alténté

investi de grandeur

de silence

investi d’immatériel

du louche indéfini des puissances obscures

Force sans face

Matrice des formes et rempart contre les

formes
Dans l’espace un œil sans visage contemple d’un regard inaltérable sans fléchir, sans paupière

sans fatigue

Rappel à l’ordre
Appel au retour
Appel à abolir

Insignifiants, mille fois signifiants

des triangles

sans émotion, sans accent

que rien ne distingue

de minces triangles, sommet en bas

traversent de pareils triangles, sommet en haut

révélant à l’initié leur murmurant secret.

Des taches, des traits, ici, là

des figures impénétrables

Parlent de commencements, d’engagements,

au plus lointain stellaire peut-être.

Soutien du méditant

au centre un point

seulement un point

répondant au besoin des besoins

au besoin de l’essence

de l’essence des essences

au centre un point

rappelle, sans trahir.

Moyeu des arrivées
Rose des vents de l’Esprit
Cercles de l’omniprésente conjonction mâle-femelle
Labyrinthes où s’insinuent et serpentent les impératives hampes de l’alphabet de la langue des dieux

Principe sans discours,

Principe de tout principe

Retour au
Principe

renvoyant à un niveau au-delà

toujours sur la vibration de l’Unique

à tout accordé en profondeur

en intime conjonction

embrassant,

en efforts pour plus largement encore embrasser

Le nuage d’être se condense

se replie

Cosmos-Univers

cosmos de l’univers du « soi »

Grasse, pesante, paysanne, la matérialité

mais un fil la relie

un fil par l’étrange à l’illimité la relie

fil de rappel

où le vide même est rattaché où la totalité est rattachée où le temps et l’espace indivis sont rattachés et l’Œuf originel flottant sur les vagues
de l’Informe est rattaché

où la création et la dissolution

et l’intériorité est rattachée

et le diamant de sa propre méditation

Savoir.
Savoir participant

Immensifiante illumination où tout avec tout

entre en résonance contemplé.
Réuni

Géométrie au-delà des géométries,

Lignes, comme des radiations ralenties,

insistantes, clairvoyantes

chargées d’occulte

Dessin pour retour en absolu

Dessin-destin

 

Henri Michaux

 

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Delphys- La Matrice

2018 – Niala

Acrylique s/Canson, encadré s/verre 40×50

 

ENTITE


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ENTITE

 

Voici L’EPOQUE,

les numéros t’âges ont disparus, chaque oeuvre n’est que POESIE de la Muse.

Vie qui se balance au cerf-volant du soleil

mille et un rubans en rayons

Verger des paisibles récoltes,

un arbre foudroyé demeure debout.

Le dos du jardin fait le gros coteau. Le ventre qui palpite a poussé ses fruits à travers la caresse de l’herbe. La toison exhale son en sang,  en volutes parfumées.

Niala-Loisobleu – 18 Mars 2018

 

 

GESTE(S) DU JOUR — (EXTRAIT)

Matrice de la nuit, les yeux clos te regardent,
l’univers est un vol de poussières
expectorées du temps, là-bas sur les frontières
se brisent les vagues
des Hommes sans voix, ce sont
les pipistrelles
qui mangent les ombres
suintant des miroirs, et me voilà
envie,
désir d’accompagner les femmes
les enfants
vers d’autres
balançoires – que la vie tangue,
ventre de houle. Le chagrin
se fera cuir, crachin
sur l’écorce
des vaisseaux.
Nuit, que viens-tu dévoiler
qui ne soit
volatile,
quelle fleur
en ton soleil ?
Me voilà
dissous dans le café
que l’aube sucre déjà.
Des miettes de pain
sur le visage.
Le jour se fend
d’une insolente
clarté.

Il n’y a plus de nuages. Plus d’éclairs plus de ciel.
Ce que nous lègue l’aurore, c’est, en chaque lieu,
la présence de la vie
verticale.
Mon corps est cet arbre
sur lequel
s’ancrent les mousses
les lichens et les vents –
tout un passé qui croît en sa demeure,
Les jardins sont des pages,
des écritures sarclées ;
je préfère le désordre
en jachère –
l’espoir y est plus grand.

La foule dans le métro est une entité secrète ;
derrière chaque visage s’obscurcissent des paroles
que le jour tente de percer.
Les quais ont une odeur de lente réalité
où se heurte l’empressement du désordre.
Il faut choisir entre les lignes,
savoir prendre la bonne trame,
que le transport se fasse
par le hasard de la nécessité. À ce sujet
je n’ai qu’un seul regret : les saccades
et autres secousses – de plus en plus rares –
comme si
la vie devait rouler se dérouler
dans un mouvement
sans valse…
Et que faire
de tout
ce qui déraille ?

Toutes les rues ont une destinée,
ne sont que passage,
traversée
où tenants et aboutissants se rejoignent
dans un même entrelacs. Je
circule
entre le désir et l’errance,
avec dans mes pas la volonté de me perdre
là où les femmes surprennent
ce qui ne se dit pas.
Regardez comme les toits
sont les planchers du ciel,
comme l’asphalte
recouvre
ce qui est tu.
Partez plus loin que la raison –
allez donc voir
tous ces oiseaux
sans ailes…

Le piéton de la ville déplace son regard dans la lenteur du jour.
Chaque pas est une seconde
dans un premier temps,
un mètre déployé
par une pensée en marche ;
chaque pas s’en va
vers la face qui nous crée.
Et je m’en vais tranquille
au plus près des façades,
derrière lesquelles se vautrent
de nouvelles ombres, furtives –
comme est furtif
le mot. Je marche
en une phrase
qui traverse
les saisons.
L’allure est un écho,
au timbre
imperceptible.

Les trottoirs, souvent, s’inscrivent comme des pages
dans un livre de grêle ou de printemps.
Des vendeurs à la sauvette s’y déploient
dans des cris de mouettes ou d’échassiers ;
on y trouve ainsi des montres et des miroirs,
du temps furtif, et de la fantaisie ;
le jour s’échappe à l’approche du gendarme ;
on y trouve des pensées, subitement gaillardes ;
des gestes incongrus qu’il faudrait disséquer ;
de la moelle
dans les mots des passants.
Les trottoirs, parfois, sont les toits où s’abritent
ceux qui n’ont plus de toit, plus de porte à franchir,
sinon celle qui les porte
vers les seuls courants d’air ;
trop souvent les trottoirs nous soufflent
l’arbi-
traire – la vie
qui passe,
dévêtue
livide,
épluchée —
jusqu’au sang.

Alors même que le trafic s’accroît,
que les artères se sclérosent, que les
carrefours tournent en rond : je débarque.
Des pigeons roucoulent
comme des vagues
sur mon regard breton. Il paraîtrait
que les places
ont toujours été prises ; que le vide
s’est occupé
des demandes sans réponses –
l’espace n’a d’infini que ses propres limites.
Parce qu’il faut traverser
au risque
de se faire aplatir,
je baisse les paupières –
jusqu’à la nuit
tombée.
Un klaxon vrombit ;
il est temps…
d’espacer.

Le fleuve traverse la ville sous des clartés latentes ;
ses eaux miroitent l’obscur passé des pierres ;
et ce futur qui nous attend
dans l’embrasure du ciel.
Quelques nuages, lourds de souillures,
annoncent une pluie, âcre,
comme de l’acide.
Il y a des feux qui réchauffent,
d’autres qui consument.
Dans la bouche
une odeur de pétrole
brûle
mes mots.
Des lettres
se pétrifient.
Déjà.

La pente, ce n’est jamais qu’un plan qui tangue,
tantôt vers le haut, tantôt vers le bas.
C’est bien pourquoi – je monte les rues qui descendent,
comme je dévale celles qui grimpent – le sommet n’est qu’illusoire.
Et mes pas m’entraînent où la vie fait le tango ;
ganchos et boleos, colgadas et sauts ; la vie s’improvise
au gré de l’inclinaison du corps
par rapport à l’horizon. L’horizon
qui se décline selon ta vue,
dans les limites
des contours
de ta chorégraphie
pensante –
chaque pas
soulève de la poussière :
c’est ainsi que tangue
le temps.

La mémoire des villes
sourd
de la pierre,
comme un jaillissement
reclus
dans son silence.
J’ai pesé sur mon ombre
autant qu’il est possible,
et des esquilles
se sont plantées dans mon miroir.
La ville, par son squelette,
fait un bruit de charpentes
crissant
sur la chaussée,
où beuglent
tous les encom-
brements.
C’est l’intestin qui stase,
les boyaux qui s’embarrassent,
le flux
dans les artères : stoppé !
La nuit même
retient
ce qui circule –
dans nos échos
de pierre.
Le pour, le contre,
j’ai pesé
leur devanture.

Encore combien de portes
nous faudra-t-il pousser
avant de découvrir
la bonne adresse ?
Je cherche à saisir
ce qu’il y a d’imprenable
dans le cœur de la ville ;
et je claudique de bar
en zinc,
tel un crabe
soûlé
des effluves marins.
Les caniveaux
ne charrient plus
les miasmes d’antan :
ils se font balayer,
ainsi que les migrants, les parias, les putains –
que le bourgeois
puisse ballonner
en paix !
Je n’ai d’autre fortune
que des mots rapiécés ;
ce sont eux.
qui frappent
à votre porte.
Sachez !

Les femmes, voilées de leur mystère,
n’ont besoin de parures
que pour dire qu’elles sont nues.
J’aime ce qui se cache
dans l’éclat
de la lumière ;
ce qui se
dévêt
par les paroles obscures ;
l’affrontement des signes,
par les pleins et les déliés.
Le cliquetis
des escarpins
dans la nuit
débottée
de la ville :
petite averse
érotique,
sur le cœur
infini.

La route, il nous faudra la prendre
par un matin sans bruine ;
que nos pas se dispersent,
loin, devant les lueurs de la ville ;
qu’il y ait un autre cheminement
parallèle aux vertiges,
s’écartant des sentiers trop battus
et des terres trop civiles ;
il nous faudra la prendre,
avant que le gel nous saisisse,
que l’ankylose
s’empare de nos rides,
que les racines nous tirent
vers le néant.
Je monte l’escalier
de la Butte Montmartre ;
mon regard, déjà, s’en est allé
par delà
toutes
les
périphéries –
du monde.
Il nous faudra…
l’apprendre.

Le corps des femmes, les corps de femme : j’aime !
Il n’y a pas d’autre écriture possible
que celle
de l’enlacement des formes.
L’ordinateur bourdonne. Par la fenêtre,
captation des murmures de la nuit. J’aime !
Un jour j’écrirai
ce qui retient les mots,
ce qui les tord et les délivre.
La ville
est un orgasme
sans fin.
Peut-être
n’y a-t-il pas d’équilibre ;
juste quelques bras
qui s’ouvrent –
et nous retiennent.

Le chemin, ce qu’il nous montre des perspectives, ne provient-il pas des ombres du regard ? Le réel, si tenté qu’il existe, s’appuie sur le contraste, bien plus que sur le flux. Tous les ondes, les corpuscules achoppent sur la mémoire des formes, sur ce qui nous sculpte, dans l’air du temps. Nous ne percevons que quelques angles des multiples facettes qui s’exposent ; les autres nous sont contés par l’imagination.
Le goût du café
est comme un goût de vivre,
je l’apprécie
même sous les ciels sombres.
Et la ville, par ses bouffées capricieuses,
me renvoie
dans la petite enfance,
là où l’espace
est encore
dans les mains,
et peut-être
dans la gorge.
Je chante :
ainsi je marche.

Daniel Leduc

 

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Entité – 2018 – Niala – Acrylique s/Canson, encadré s/verre 30×40

LA CHAMBRE DE DON QUICHOTTE


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LA CHAMBRE DE DON QUICHOTTE

 

Comme un cheval d’os de poil et de feu sera toujours au cavalier préférable à toute monture fictive

De même à celui qui ne se soucie aucunement de cavalcade et que n’émeut ni la sueur de la robe ni le hennissement

Un cheval de pierre est plus grand là debout sur son socle à tout jamais qui se cabre

Plus enivrant dans cette inutilité de la crinière qui bouge avec la lenteur du soleil

Et cette couleur blafarde aux ombres variables

Que la bête chaude et glacée entre les cuisses de l’homme qui s’envole

La bête à qui le poignet fait mal où la main la retient

Ainsi les mots dans ma bouche sont le cheval de pierre

Et ils sonnent de tous ces grelots mis aux harnais imaginaires

Ils sont le cuir férocement qui arrête l’élan de la pensée

Us entrent dans la chair de ce que je dis

Et c’est moi qui souffre où la raison me blesse déjà dépassant ce qu’elle permet d’entendre

Déjà mis en sang par la bride et chaque parole n’est plus

Ce qu’elle était mise en branle
Elle dit autre chose que ce qu’elle dit

Que ce qu’elle disait
Je m’enivre

De l’emploi que je fais des vocables humains et tremble

Je ne sais trop moi-même de quelle profanation commise de quel forfait

Que je signe de quelle dénonciation du langage

Et pourtant quand le caillou roule et m’échappe et tombe et rebondit

Ce n’est point le sens qui meurt mais autre chose qu’il devient

Qu’un autre que moi ne lui aurait point donné licence d’être

Autre chose que ce galop suivant les règles du pavé que cette course

D’ici à là et pas plus loin

Autre chose qu’une liaison de poste avec son horaire et la ville à chaque bout nommée

Autre chose que le cheminement de la pensée autre chose

Que midi forcément à la fin de la matinée

Autre chose autre chose n’en fût-il point d’autre et je m’entends

Moi-même avec étonnement moi-même dans l’écho redoublé des syllabes

Comme celui dans la montagne qui avance le pied sur l’éboulis

Et sent fuir à peine posé toute la terre sous sa semelle en vain prudente

Les mots l’un l’autre qui s’entraînent dans la chute et on ne peut plus rien arrêter

Ni le bond des blocs et leur presse et le déclenchement du vertige

Ni l’énorme suintement de poussière fuyante fine affolée

Ni l’écho sauvage qui répond de falaise en falaise comme une image de miroir en miroir

Et plus rien ne se borne à soi désormais mais tout vocable porte

Au delà de soi-même une signification de chute une force révélatrice

Où ce que je ne dis pas perce en ce que je dis

Où plus fort est l’entraînement des paroles que le rêve qui les précède

Où je suis emporté comme un fétu de paille sur une mer démontée

Où je suis le jouet qui ne- se peut retenu- d’une nécessité nouvelle

Nouvellement dans sa marche inventée

Et je n’ai plus maîtrise de ma langue à la fois torrent et ce qu’il roule

Je n’ai plus le choix de ne point proférer ces sons chargés d’ivresse comme les grains d’un raisin noir

Je ne puis faire que je ne les ai point prononcés

Avec toute la violence de l’élocution surhumaine qui me roule me tourne me renverse

Et que vous expliquez bien mal avec ce pauvre mot de poésie

Auquel on en fait voir de toutes les couleurs

Le récitant s’arrête et l’on voit que c’est un vieil homme déjà dans une chambre des
Espagnes sans doute où les plafonds cloisonnés d’ors déteints sont hauts et soutenus de milliers de lances ou de piques tandis

que des chauves-souris s’accrochent à des baldaquins des courtines des manches de fantômes

et
L’absence du feu se fait sentir au manque de reflets sur les meubles lourds et sourds alors à quoi bon la parole et cette admonestation grandiloquente des ténèbres mais qu’y
faire

elle reprend la parole elle reprend comme si de rien n’était comme si

rien n’était au monde qu’elle et son déroulement de parole rien à faire pour l’arrêter

Je suis arrivé sans avoir eu le temps de me retourner au bout si proche de ma longue vie

Comme au bout d’une phrase inconsidérément prononcée

C’était hier l’enfance et je n’ai pas eu plus tôt mis les gants de velours de mon printemps

Que déjà me voilà cette loque édentée incapable à présent d’escalader les montagnes

De fendre de mon ventre fléché l’espace marin qui se prostituait à moi pour aucun autre argent que celui de ses vagues

De faire gémir sous moi la beauté

Je suis arrivé sans même le remarquer à cette extrémité de moi-même

À ce point d’où tu ne peux que regarder en arrière parce qu’il n’y a plus rien devant toi
Et qu’y vois-tu bavard qui vraiment te réjouisse
Il faut reconnaître que ce n’était que cela que cela rien d’autre et tu ne pourras rien y changer

Corriger recommencer raturer refaire travailler comme une prose

Rien
Tout ce que tu fus sera tu ne peux plus rien rattraper
La barque est larguée et du reste
Cela fait belle lurette qu’elle se balade hors de ton pouvoir

Tu regardes ton passé de cet air désespéré que je t’ai toujours connu devant les miroirs
Tu ne peux plus rien pour lui tout est irréversible
Et tu n’auras au bout du compte dit que cela
Que cela que cela répète-le car il n’est pas pour ton ombre prochaine
De pire glas que cela pauvre homme que cela
Te voilà sur le môle de ton langage
Phare à jamais éteint dans un ciel sans étoiles
Et rien à ses pieds que le ressac monotone du temps
Te voilà qui comptes les quatre sous de ce que tu te trouveras finalement avoir dit

Et l’abominable de la misère n’est point la faim présente

Mais que ce ne fût que cette misère et la place pour toujours de ce dénuement
Comme une maison où le ménage n’est point fait
Ce sont donc là tous ces miracles dont il me semblait mener grand bruit

Cet assourdissement de mon sillage et ce claquement d’ailes

Des mouettes à l’oreille avec à main gauche pour mieux m’aceompagner

Le plongeon sonore des dauphins
Ah tu peux rire

Regarde combien tout cela semble chauve

Ta poésie ah tu peux rire à perte de vue

Eire et sangloter dans la grande chambre nue et froide

Où personne que toi-même ne t’entend

Eh bien parlons-en de ta poésie

II s’est levé car il y a des mois comme cela qui font qu’il se lève et je l’avais remarqué tout à l’heure quand il a pour la première fois je ne sais plus dans quel
contexte prononcé le mot de poésie il avait eu cette cabrure des reins ce petit sursaut de la fesse sur son siège un rebondissement passager mécanir nique inexplicable par
la phrase qui tenait du réflexe une sorte de
Babinski moral et je me disais que personne et pas moi surtout ne l’avait frappé du plat de la main personne ou du marteau précis qui décèle un invisible cheminement du mal
dans le secret appareil de la pensée ses chaînes à fins rameaux ses moelles les circonvolutions du génie oui du génie car il faut bien c’est au théâtre
affaire de convention que personne dans la salle ne doute un instant qu’il s’agit ici d’un génie ou bien je vous le demande où serait donc le drame
Mais chut écoutez-le

Ta poésie ah ah
Tu me fais mal

Ta poésie entends-toi bien seulement dire ça l’enflure

La bouche ronde et la joue on croirait les
Tritons de la mythologie

Ta poésie il y a dans ta façon de balancer la tête à cette idée

Et de faire l’œil vague et le regard à l’infini quelque chose

Dont tu ne mesureras jamais sans doute la grotesque immensité

Ta poésie ô naïf ce petit bœuf sur ta langue

Ce mot qui fait de toi tout au plus un vague professeur de
Cinquième
A

Ce mot lucarne sur le ciel de ta sottise ce mot clé

De la prodigieuse simplicité de ton âme

Mais ne t’écorche-t-il pas les lèvres en passant quand en éclate le buccin

Ta poésie où donc as-tu la tête
Va

Tu ne seras jamais qu’un peintre du dimanche dans le meilleur des cas

Triste comme un peintre du dimanche

Mal réveillé de sa semaine et qui retrouve sèches les couleur d’il y a huit jours

Égaré comme an peintre du dimanche
Qui ne peut mettre la main ni sur ses pinceaux ni sur sa pensée

Consterné devant la toile ébauchée où il croyait avoir fixé l’invisible

Malheureux comme un peintre du dimanche qui mesure sa journée

Et tu ne peux te débarrasser de ta semaine qui te suit comme une ombre dans le dimanche

Comme une maîtresse exigeante avec laquelle c’est trop long de s’expliquer

C’est toute ta vie à la fin qui n’aura été qu’une longue semaine

Et il n’y a pas de dimanche à vrai dire autre que le dimanche à la fin de ta mort
Tu parles de ta poésie et soudain te redresses devant
Un général passant sur le front des lignes car toi tu veux lui faire bonne impression
Tu parles de ta poésie on dirait vraiment qu’elle existe
Tu parles de ta poésie on jurerait qu’elle est à ton bras et toi tu nous présentes
Madame

Mon cher le temps est passé des réceptions à la sous-préfecture

Personne m’entends-tu personne n’écrit poète après son nom sur l’Annuaire des
Téléphones

Même la malédiction attachée à ce mot ne le sauve pas du ridicule

Comme une casserole d’émail bleu qu’un chien trimbale sur les pavés et elle s’écaille et l’on voit aux cassures le fer noir

Celui qui se présenterait dans une caserne avec cette étiquette tu imagines
La dérision dans les escaliers et les cours ou même avant
Représente-toi ce jeune homme dans un simple appareil

Qui répond ainsi quand on l’interroge au
Conseil de
Révision

Mais que dire alors du vieillard ayant fait l’interminable chemin de sa vie

Quand il n’a plus rien à apprendre et simplement ses vieilles lettres à ficeler

Pour qui se nommer poète est la chose la plus naturelle du monde

Persiste et signe

Tais-toi ne parle pas de ta poésie

Il s’est rassis la tête dans ses mains le malheur dans ses araignées
Les oreilles lui tintent ou peut-être ce ne sont pas des imaginations mais le pas au loin dans la maison d’une servante un enfant qui crie dans la cour
II n’est pas facile à l’homme de distinguer sa mémoire de ce gui se passe en réalité dans ces parties invisibles de sa demeure les corridors ou le grenier
Les sons facilement se confondent se fondent
Pour un rien ils suivent des cadences
C’est alors qu’on dit que les oreilles vous tintent
Cela commence de façon tout à fait insinuante une obsession machinale à peine ou pas remarquée
Une syllabe de plénitude qui revient et se gorge de musique si pas encore de sens une variation d’abord infime dans les lèvres entrebâillées un goût on dirait que
recèle moins qu’un mot une part de ce mot soudain vivante mûre animée une odeur de ce mot un goût profond de fruit dans sa pulpe et la langue avec le noyau joue
Mon
Dieu quel est ce mai des mots ce retour cette reverdie il semble qu’on entend la balle sur un sol d’école qui bondit
Vceil la guette et la main l’attend tout le corps à la relancer s’apprête on dirait on dirait aussi bien le choc des agathes

On dirait à ce jeu retrouvé non point le jeu comme on l’entend mais celte angoisse de gagner cette réévaluation de toute chose par le jeu qui donne à tout son sens
tragique et fait d’un pile ou face toujours question de vie ou de mort

Il s’est rassis la tête dans ses mains il écoute des cloches

je crois au moins que ce sont des cloches

des cloches qui sont désormais toute sa rumeur le dedans de ses prunelles le pouls de son être le pas de sa vie et de sa mort
Attention ne toussez pas il va parler il parle

Je parierai de ma poésie

Aussitôt cette résolution prise il s’établit un grand silence et peu à peu le décor s’efface ou s’estompe au moins les livres sur le coin de la table et l’encrier
renversé les griffonnages de l’usure aux parois les papiers déchirés comme des lys retombant les pivoines de l’humidité la poussière de la nuit tout se remplit d’une
musique à moins que ce ne soit une lumière on dirait l’eau fraîche dans la bouche après une longue marche la jeunesse de la lèvre une fois la fièvre tombée
une guitare qui s’accorde une voix qux s essaye et le genou tremble sous l’instrument le pouce au-dessus de la corde encore étonné du la qu’il éveille du •parfum
révélant quelque part des fleurs dans un vase et qui d’autre les eût jamais apportées si bien qu’on ne peut plus comprendre qui vraiment parle ni d’où vient la
chanson

et
Vunivers est pur comme peut être pur un visage

Louis Aragon

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La chambre de Don Quichotte – 16/03/2018 – Niala

Acrylique s/Canson, encadré s/verre 30×40