AU DERNIER QUART DE LA NUIT


AU DERNIER QUART DE LA NUIT

Hors de la chambre de la belle rose de braise, de baisers le fuyard du doigt désignait
Orion, l’Ourse, l’Ombelle à l’ombre qui l’accompagnait

Puis de nouveau dans la lumière, par la lumière même usé, à travers le jour vers la terre cette course de tourterelles

Là où la terre s’achève levée au plus près de l’air (dans la lumière où le rêve invisible de
Dieu erre)

entre pierre et songerie

cette neige : hermine enfuie

ô compagne du ténébreux entends ce qu’écoute sa cendre afin de mieux céder au feu :

les eaux abondantes descendre aux degrés d’herbes et de roche et les premiers oiseaux louer la toujours plus longue journée la lumière toujours plus proche

Dans l’enceinte du bois d’hiver sans entrer tu peux t’emparer de l’unique lumière due : elle n’est pas ardent bûcher ni lampe aux branches suspendue

Elle est le jour sur l’écorce l’amour qui se dissémine peut-être la clarté divine à qui la hache donne force.

Philippe Jaccottet

 

En attendant, il se trouve qu’il se passe quelque chose…


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En attendant, il se trouve qu’il se passe quelque chose…

D’un pilotis me faisant jambe de bois ma foi s’est faite ce type de maison qu’on porte partout avec soi. Laissant odeurs de frites et sauce à mère passer par la ventilation qui se présente. En cabine plein-air sur le pont on fait pas « genre ce soir je dîne au commandant ». Les putes teint de rosières sont pas de l’équipage. Rassures-toi, Bouffi, ça veut pas dire que j’suis de la jaquette. Que nenni mon Bon, mais voilà je trempe pas le cornichon à l’anglaise en baie con. Pas Argonaute mais friand de la toison, je vais pas chez  Macdo parce que le moyen des Trois Gros est pas dans mes bourses. L’amour c’est pas dans le Michelin qu’on le trouve. aujourd’hui fait pendule. Chronos impose de garder l’oreille à la pendule. Et si le téléphone sonnait pas parce que quelque chose change dans le pronostic ? En tout cas, sûr que quelque chose change. Me r’voilà d’une extrémité revenu au milieu. Espoir. Bleu. Espoir. De toutes les manières les roues dentées ont mis le mouvement en marche. A côté de la craie, le ciel se case., 1, 2; 3 et jusqu’à 10, se taire peut aussi changer le ciel.

Niala-Loisobleu – 19 Février 2018

LE FARD DES ARGONAUTES


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LE FARD DES ARGONAUTES

Les putains de Marseille ont des sœurs océanes Dont les baisers malsains moisiront votre chair. Dans leur taverne basse un orchestre tzigane Fait valser les péris au bruit lourd

de la mer.

Navigateurs chantant des refrains nostalgiques Partis sur la galère ou sur le noir vapeur, Espérez-vous d’un sistre ou d’un violon magique Charmer les matelots trop enclins à la
peur?

La légende sommeille aîtière et surannée Dans le bronze funèbre et dont le passé fit son trône Des Argonautes qui, voilà bien des années, Partirent
conquérir l’orientale toison.

Sur vos tombes naîtront les sournois champignons Que louangera Néron dans une orgie claudienne Ou plutôt certain soir les vicieux marmitons Découvriront vos yeux dans le
corps des poissons.

Partez! harpe éoîienne où gémît la tempête…

Ils partirent un soir semé de lys lunaires. Leurs estomacs outrés tintaient tels des grelots Es berçaient de chansons obscènes leur colère De rut inassouvi en paillards
matelots…

Les devins aux bonnets pointus semés de lunes damaient aux rois en vain l’oracle ésotérique Et la mer pour rançon des douteuses fortunes Se parait des joyaux des tyrans
erotiques.

— Nous reviendrons chantant des hymnes obsolètes Et les femmes voudront s’accoupler avec nous Sur la toison d’or clair dont nous ferons conquête Et les hommes voudront nous
baiser les genoux.

Ah! la jonque est chinoise et grecque la trirème Mais la vague est la même à l’orient comme au nord Et le vent colporteur des horizons extrêmes Regarde peu la voile où
s’assoit son essor.

Es avaient pour esquif une vieille gabare Dont le bois merveilleux énonçait des oracles. Pour y entrer la mer ne trouvait pas d’obstacle. Premier monta Jason, s’assit et tint la
barre.

Mais Orphée sur la lyre attestait les augures; Corneilles et corbeaux hurlant rauque leur peine De l’ombre de leur vol rayaient les sarcophages Endormis au lointain de l’Egypte
sereine.

Chaque fois qu’une vague épuisée éperdue Se pâmait sur le ventre arrondi de l’esquif Castor baisait Pollux chastement attentif A l’appel des alcyons amoureux dans la
nue.

Es avaient pour rameur un alcide des foires Qui depuis quarante ans traînait son caleçon De défaites payées en faciles victoires Sur des nabots ventrus ou sur de blancs
oisons.

Une à une, agonie harmonieuse et multiple, Les vagues sont venues mourir contre la proue, Les cygnes languissants ont fui les requins bleus, La fortune est passée très vite sur
sa roue.

Les cygnes languissants ont fui les requins bleus Et les perroquets verts ont crié dans les deux.

— Et mort le chant d’Êole et de l’onde limpide, Lors nous te chanterons sur la lyre, 6 Colchide.

Un demi-siècle avant, une vieille sorcière Avait égorgé là son bouc bi-centenaire. En restait la toison pouilleuse et déchirée, Pourrie par le vent pur et
mouillée par laraer.

— Médée, tu charmeras ce dragon venimeux

Et nous tiendrons le rang de ton bouc amoureux Pour voir pâmer tes yeux dans ton masque séniîe : O! tes reins épineux ô! ton sexe stérile.

— rendormirai pour vous le dragon vulgivague Pour prendre la toison du bouc licornéen.

Fai gardé de jadis une fleur d’oranger Et mon doigt portera l’hyménéenne bague.

Mais la seule toison traînée par un quadrige Servait de paillasson dans les deux impudiques A des cydopes nus couleur de prune et de cerise : Or nul d’entre eux ne vit le symbole
ironique.

— Oh I les flots choqueront des arêtes humaines. Les tibias des titans sont des ocarinas

Dans l’orphéon joyeux des stridentes sirènes, Mais nous mangerons l’or des juteux ananas.

Car nous incarnerons nos rêves mirifiques. Qu’importe que Fhsbus se plonge sous les flots! Des rythmes vont surgir, ô Vénus Atlantique! De la mer pour chanter la gloire des
héros.

Ils mangèrent chacun deux biscuits moisissants Et l’un d’eux psalmodia des chansons de Calabre Qui suscitent la nuit les blêmes revenants Et la danse macabre aux danseurs doux et
glabres.

Os revinrent chantant des hymnes obsolètes. Les femmes entr’ouvrant l’aisselle savoureuse Sur la toison d’or clair s’offraient à leur conquête, Les maris présentaient de
tremblantes requêtes Et les enfants baisaient leurs sandales poudreuses.

— Nous vous ferons pareils au vieil Israélite Qui menait sa nation par les mers spleenétiques Et les juifs qui verront vos cornes symboliques Citant Genèse et
Décalogue et Pentateuque Viendront vous demander le sens secret des rites.

Alors, sans gouvernail, sans rameurs et sans voiles, La nef Argo partit au fil des aventures Vers la toison lointaine et chaude dont les poils Traînaient sur l’horizon linéaire et
roussi.

— Va-t’en, va-fen, va-fen, qu’un peuple ne t’entraîne Qui voudrait, le goujat, fellateur clandestin, Au phallus de la vie collant sa bouche blême, Fût-ce de jours honteux
prolonger son destin!.

Robert Desnos

ANDALUCIA 40 ANS DERRIERE – 2


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ANDALUCIA 40 ANS DERRIERE – 2

Entre les deux Catalogne la gare de Perpignan se tient au creux des vagues, les vitres de la grande verrière voient mieux la nuit que des phares de certaines étapes enfumées, routes où tout ondule, la tôle, bâbord et tribord, la ligne jaune reblanchie, les pierres en chute, attention sortie d’enfants….un train en cache un certain moment un autre. Dali, le voleur de Paul, sa moustache gelée à la bouse me propulse au rouge du noir toro. J’encorne les cours et les salons à la mode, les couloirs de la renommée avec Goya. Je me bats du Chili hébergé.

L’année 1982 se fait sierras, ramblas et grottes gitanes. Lorca est plus vivant que jamais. Sans doute vis-je la révolution au sens intégral…c’est la noyade de la maison avec des années de travail parties  vers d’autres découvertes, c’est vrai j’achève ma sortie terrestre, j’entre en cosmos….Gaudi ça élève…

Les formes encloses appellent au large va Alain, sors  le cheval…l’oiseau te regarde.

Une gare encore sans nom fait son entrée.

Petite fille sur la balançoire,
allant du Nord au Sud,
du Sud au Nord.

Sur la parabole
tremble une étoile rouge,
plus bas que toutes les étoiles.

La nina va en el columpio
De norte a sur
De sur a norte.

En la parabola
Tiembla una estrella roja
Bajo todas las estrellas.

Federico Garcia Lorca dans Ferias, Editions du Félin, 1998.

 

Niala-Loisobleu – 19 Février 2018

Illustration: L’éveil des formes encloses – 1982 – Niala – huile s/toile 100x_81

Collection Privée

JE NE VEUX PAS DE CHOIX – ÉLÉGIE


JE NE VEUX PAS DE CHOIX – ÉLÉGIE

Alain Bosquet

 

Crâne fendu.
Règne du paradoxe.
Icare est un cow-boy.
Le testament écrit par la rosée.
Le match de boxe.
Le je, le tu, le nous, le quoi dément.

Pourquoi les seins sont-ils des hirondelles ?
Le baobab a payé ses impôts.
Quelques rayons lasers.
Moi, le rebelle, je déchire d’abord votre drapeau.

L’ordinateur et le refus de vivre, mon frère le chaos, mon dernier sou.
La page la plus vraie manque à mon livre.
Le paillasson de l’âme.
On me dissout.

Un azur ronfle.
Une planète tousse.
J’ai fait un beau séjour dans un vagin.
On rêve trop, on s’arrache les pouces.
J’écoute : est-ce le séquoia qui geint ?

Je me censure afin d’être moi-même.
L’absurde bleu est mon meilleur ami.
Désincarné, désincamant, je t’aime, mon moi numéro 5 !
Qui a vomi

sur
Dieu portant son anus à la bouche ?
Colibri, colibri, reste un moment !
Je chauffe mon langage et je m’y couche : ce je-m’en-fous, ce pourquoi, ce comment…

Mon néant, vieux tailleur aux cent costumes en organdi, si je lui commandais une toge à l’ancienne ? Ô goûts posthumes !
Mon amour s’est assis sur son bidet.

Le papillon est mon agent de change.
Je ne connais aucune affinité entre le sang, l’amour, les trois vendanges, la symphonie.
Je voudrais profiter

du désarroi qui devient élégie.
Le réalisme règne dans
Pékin.
Comète, souviens-toi de notre orgie, de ces enfants qu’on jetait aux requins,

de ces noyés qu’on allongeait sur l’herbe, pour mieux leur arracher le cœur.
Patron pris en otage.
Adolescent imberbe.
Clavicule nouée sur chaque front.

La nature n’est douce que bizarre. À force d’insulter notre devoir, nous avons fait de la raison la tare, le pus, la syphilis.
Un tamanoir

sous les palmiers lentement se promène, comme un prophète imbu de sa grandeur.
Ennui, angoisse, rage, entrez en scène !
La mouche qui se tue, la pierre en pleurs,

la neige en feu, la boue qui s’humanise.
Ulysse est établi à
Manchester.
Le doute, j’en ferai mon entreprise.
Okapi commerçant, as-tu ouvert

pour les bourgeois du coin une boutique où tu revends tendresse et gros baisers ?
Soleil aléatoire.
Informatique.
Opticien, programmeur.
Sexes rasés.

Le philosophe invente une prothèse pour ce monde affaibli.
Je vais citer
Schopenhauer, en mangeant quelques fraises.
Je mets en œuvre un plan d’austérité.

Mon fils, c’est au napalm que je t’élève.
Hiroshima, j’aime les champignons, quand ils sont indigo.
Ma mort si brève, il faut ressusciter !
Nous nous baignons

dans quelles eaux, qui soudain se font plates pour n’avoir pas choisi leur océan ? Écriture pourrie jusqu’à la rate.
Bouddha, boudeur, boudin…
Si, en créant

je ne sais quel objet : une chemise,

un pas de vis, un col dur, un écrou,

je parvenais à surmonter ma crise…

Hamiet est chez
Maxim’s dans les frous-frous.

J’ai bu avec
Kafka le dernier verre.
Au travail mes amis : la pendaison !
Ayez la gentillesse de vous taire : aucun livre jamais n’est de saison.

Jésus-Christ, mon ami, as-tu vingt roubles, pour me payer ce soir une putain ?
Le corps est nul, l’esprit se voudrait double et le proverbe, on dirait qu’il s’éteint,

comme sous le crachat mes étincelles.
Pour le cancer, on cherche un débutant : le cou d’abord, puis la nuque et l’aisselle, le ventre, le thorax : on a le temps !

J’éprouve une douceur sous ma souffrance : est-ce un lilas qui veut me caresser ?
Shylock est employé au
Gaz de
France.
Au paradis, j’ai mon laissez-passer

car je suis avec
Dieu dans les affaires : il me donne 1 % sur l’au-delà. Épilepsie.
La dent qu’on doit extraire. Ô
Jeanne d’Arc, bois ton coca-cola ‘

Toute éloquence en poésie, en prose, est comme une jument qu’il faut saillir.
Je sens en moi séisme et ménopause.
La licorne est ministre des loisirs.

Capitale vidée.
La soldatesque a pris le
Graal, la
Toison d’or, l’anneau pour son butin.
Seul un monde burlesque m’est acceptable : un cinéma porno.

Lady
Macbeth, venez qu’on vous console : j’ai un choix de phallus en caoutchouc.
Fuir, je veux fuir la forêt des symboles et devenir banal comme le chou.

Salaire.
Offre d’emploi.
Chef de service.
Titulaire du bac : antihéros du cœur, du doute et de l’esprit qui glisse comme dans sa baignoire un hobereau

âgé de quatre-vingt-dix ans.
Salope, ma tendre muse, où sont mes coups de sang, mon sperme qui baignait toute l’Europe, l’Asie couchée, mon verbe caressant ?

Je suis l’ombre et le vent ; je suis la chiffe et ne reconnais pas l’identité.
J’ai le corps en béton, l’âme apocryphe ; je nais et je renais pour m’effriter

peau après peau, vertèbre après vertèbre.
Abstrait, concret, je ne vois de salut que dans le saint mépris.
Drôle de zèbre !
Le dérisoire avec le superflu,

je les marie en moi.
Beau capitaine, dans le naufrage on trouve sa raison.
Regard de sable et cervelle trop naine.
Je l’ai dans l’intestin, mon horizon.

Un bal.
Une industrie pharmaceutique.
Le marketing du siècle.
Export-import.
Téléscripteur, j’adore ta musique, comme la symphonie du coffre-fort.

Pour se rendre aux enfers avec
Orphée, il suffit de s’asseoir dans le métro.
La reine d’Angleterre est décoiffée.
Einstein, devant la mer, vous pensez trop :

soyez plutôt joyeux dans la lumière

de cet après-midi ; le soleil blanc

ressemble au linge frais.
Ma banque est fière :

j’aurai de quoi vieillir, mais sans talent.

Je ne veux pas d’exemple ni d’Histoire.
Mon siècle est une erreur, et le passé un chapeau claque au fond de mon armoire, bon pour la naphtaline.
Terrassé,

contredit, douloureux comme une chienne que vient de renverser un autocar…
Il n’est jamais de poésie qui tienne, quand on voudrait se pendre au nom de l’art.

Paul
Valéry — journée sentimentale — me montre le néant, qui est en fleur et qui porte avec joie ses cent pétales.
Le vu pour l’invisible est un malheur.

Watteau, le
Vol 40 pour
Cythère à cause du brouillard est annulé ; acceptes-tu, pour mon anniversaire, de peindre un autre amour ?
Il faut mêler

rêve et terreur, le meurtre et la mystique.
J’étais à
Saragosse un jour sans jour, où la pensée ressemble à ces moustiques qui vous crèvent les yeux.
Dans une cour,

vêtue de blanc, hilare, la marmaille découpait, sabre au clair, un vieux taureau.
Adolescents cruels, si je tressaille, c’est que nos jeux communs sont immoraux.

Faim d’absolu, comme une confiture que l’on étale sur son pain moisi.
Dieu ennemi de
Dieu, je n’en ai cure : être, pour moi, c’est rester insaisi.

Car je me joue à la roulette russe :

sang jusqu’aux murs, je sais que je me perds.

Je triche contre moi, la belle astuce :

il est sans roi ni cœur, mon faux poker !

Je ne vais pas à
Katmandu ; l’aorte

et la plèvre, je dois les explorer.

J’ouvre en moi-même une à une mes portes ;

ma chair protège mon instinct doré.

Freud au divan !
Le gros
Apollinaire à la chanson qu’il écrivait pour
Lou !
Je suis la lettre sans destinataire et je vous congédie, mes dieux jaloux.

Un abat-jour blessé, une commode où j’ai rangé quelques préservatifs, un livre nu, un oiseau à la mode, une caresse lente, un geste vif,

un vieux buvard qui rappelle une absence, un journal d’avant-hier, douze chapeaux mais il manque la tête, un air de danse, une philosophie à fleur de peau :

à la pensée je préfère l’outrage

et je vous interdis de protester !

Le subconscient n’est qu’un bout de fromage;

moi, j’ai perdu toute virginité.

Il faut haïr, et ma plume est méchante comme un renard.
Je t’offre mes jurons, femme qui m’intéresses par les fentes, idole à qui je prépare un affront.

L’homme est pour la nature une salive : il se fait tard pour un coup de torchon.
Mon attitude, on la veut positive ?
Venez, mes assassins : nous embauchons !

J’éprouve tant de mal à me comprendre, que j’en accuse encore l’univers…
Si vous grattez un peu, je suis si tendre et pur, sous la surface de mes vers.

Le vivant, le vécu ou le vivable. «
Alain, sois snob ! » me disait
Aragon.
La toile d’araignée, j’en fais ma fable.
La nuit, le jour : si nous les distinguons,

c’est que nous sommes dans l’erreur.
Verlaine claudiquait devant moi, pauvre clochard.
Vous m’offrirez ce pull-over de laine ?
Dans mon ricanement se cache un art.

Je voudrais être un peu de turbulence.
L’eau de
Cologne est douce à mon menton.
Cigarette ou whisky.
Je me dépense à devenir un objet de carton :

à qui m’achète, un service après vente garantit tous les jours ma propreté.
Azur, tu dois me verser une rente : sans ma chanson, serais-tu habité ?

Je suis un bout de plomb, une gazette qui se survit en perdant ses lecteurs, la clé sans cadenas, la prune blette que refuse en hurlant l’oiseau moqueur.

Un mécréant !
Mettez-moi les menottes.
Je vais sacraliser le tout-venant.
Voyez, l’antimatière, elle complote, et le neutron fait de nous ses manants.

Sois-moi fidèle, ô muse atomisée !
Mon embryon mûrit dans le formol, et je suis de moi-même la risée. «
J’aime les fous », dit
Nicolas
Gogol.

J’ai préparé un discours pour
Lénine ; ma tête roule : est-elle à toi,
Danton ?
J’ouvre un goulag pour les penseurs, vermine qui corrode l’albâtre et le béton.

Le dégoût, le soupçon, seules patries !
Il m’arrive de suivre un vieux canal ; mon cœur est mou, et les cerises crient dans le jardin au bien-être banal.

Amants perdus, fermez les dictionnaires : il est chômeur,
Fabrice del
Dongo ; et
Rodrigue, pompiste ou commissaire,
Français moyen, colporte les ragots.

Goethe, je crois, me devient inutile et je renonce à célébrer
Mozart.
Au fond de moi, je me découpe une île et je m’y cache seul.
Il se fait tard :

c’est qu’avec l’âge on devient un faussaire, à force de récrire un testament ; nul ne voudra le lire : on exagère son désespoir.
Je vais, me décimant

et découvre à ma vie une mesure de petite nausée.
Je suis poltron, j’ai peur, je rentre en moi et je ne dure que le soupir du chien devant l’étroit.

J’ai tout prévu : l’abcès, le cœur qui cède, l’hémiplégie, la lèpre, un prix
Nobel; rien en moi ne m’amuse : adieu l’aède !
Nous trouverons d’autres professionnels.

Mon
Ophélie, on change de théâtre.
Mon
Antigone, on brûle nos tréteaux.
Une biographie que l’on replâtre.
Ukase du pollen.
Second veto

du scarabée.
Fureur du chèvrefeuille.
Thomas
Mann m’a écrit : «
L’homme a rendu l’homme suspect. »
En vain je me recueille et cède à de nouveaux malentendus.

Il convient d’être simple : à chaque phrase il suffit d’un insecte et d’un pipeau, comme jadis car l’angoisse n’écrase que ceux qui portent l’enfer dans leur peau.

O clichés, lieux communs : la folle engeance !
Je reprends le poison et le fusil.
Chacun pour soi !
Je tue.
J’ai la malchance d’être à moi-même le bourreau nazi.

Mon âme aussi, on la nationalise, à la façon de ce chemin de fer, qui serpente là-bas sous les cytises.
Je ne suis plus
Roméo ni
Werther.

Le bifteck avant tout.
Je vote à gauche.
Je fais la queue devant l’éternité.
Tu me promets l’ivresse et la débauche, ô
République ?
Je vais t’exalter.

J’astique un vers, ma vieille casserole.

Je répare un sonnet, ce paravent.

Je suis un ébéniste et me recolle.

Je vous repeins quelques soleils levants.

Le pot de lait chez
Vermeer est mystique ; la mystique est chez moi un pot de lait.
Toucan, à qui faut-il que je t’explique : la merveille est gratuite ?
On se frôlait,

vodka en feu, dans les ports de la
Hanse.
Mensonges, souvenirs et faux baisers.
Un mort se lève, un pendu se balance; pour un fou rire on nous a tous gazés.

Je saute ainsi du coq à l’antilope.

Je n’ai jamais été l’adolescent

qui, boutonneux, s’invente quelque
Europe

où la pensée se lave dans le sang.

La sodomie.
Le contrôle des changes.
L’entreprise publique.
Les requins.
L’intérêt national.
Qui fait l’archange, fait la bête assoiffée.
Pour
Charles
Quint,

l’Empire avait de trop vastes frontières.
Mon univers à moi s’est rétréci.
La cocaïne rouge.
Un plant de lierre.
Un mot trop vénéneux.
Je suis assis,

décadent et multiple, sur moi-même, avec mes manuscrits pour m’étouffer.
Une attachée de presse.
Le système de
Descartes, pourquoi ?
L’autodafé.

Ode au corail.
Pavane à l’hippocampe.
Rondeau trop court pour la neige qui fond.
Puisqu’il ne peut voler, mon verbe rampe : on n’est pas compliqué chez les bouffons.

À celui qui veut vivre d’évidences, vingt-cinq ans de prison !
Un syndicat chez les ratons laveurs.
Trop de dépenses :
Molly,
Marie,
Minou,
Paule,
Erica.

Amis, divinisons la libellule ;

le pissenlit mérite un
Parthénon.

Je suis un taoïste, et je recule

au fond de moi, en refusant mon nom.

Je suis aussi le jouisseur, le pitre qui se mutile à bouche-que-veux-tu.
Mon poème indécent n’a pas de titre : il appartient à ceux qui se sont tus.

Ramasse-t-on la mûre et la méduse, le jour où le navire coule à pic ?
Devant la classe,
Arthur
Rimbaud s’abuse ; téléphonez, maître d’école, aux flics !

Je suis pour moi la plus dure menace : à aucun prix je ne dois m’accepter.
J’ai marché dans
Florence en pleine grâce.
New
York est mort sous mon ébriété.

Je ne veux pas de choix : mon seul message est dans le vin qui doit me transformer. Église, banque, on tournera la page : on ne m’a pas appris à mieux m’aimer.

Destin, hasard ?
Je ressens l’allégresse d’être l’écrit autant que l’écrivain.
Le
Mexique est pour moi la seule
Grèce, avec l’iguane au flanc de ses ravins.

Dieu m’envoie chaque jour des télégrammes : «
Sois plus aimable.
Stop.
L’homme a du bon. »
Il ne faut pas compter sur moi.
J’enflamme, j’agace, j’empoisonne : un vrai bubon.

Et pourtant, dans mon âme — ô mièvrerie ! — on rencontre un soleil qui n’a pas peur, un horizon qui n’a pas de scories, une plage sans fin où rien ne
meurt.

Pureté, mon démon, tu m’incommodes ; mon esprit te préfère un eczéma, la syphilis, le doute ou cet exode, police parallèle et cinéma.

Je suis le sac et la peau de banane.

Je suis le cric, le pneu et les dessous

que porte une prostituée, le crâne

de quelqu’un d’autre, une machine à sous.

Je suis le porte-plume et le bas-ventre, ne me demandez pas de qui ! la glu, le parapluie, le cercle sans le centre, le vieux fourgon, le livre le moins lu.

Je suis le cyclotron, la marchandise, le
Picasso volé, l’arbre tout nu.
Je suis la porcelaine qui se brise, le hold-up, la rançon et ce menu

qu’affiche un restaurant sur la colline.
Je suis le vide et l’espace comblé, le typhus, le cancer, l’aube câline sur l’océan, quand il secoue ses blés.

Je suis à pleines mains le seul non-être qui puisse proclamer qu’il se suffit.
Je suis le gant, la ceinture et la guêtre.
Je suis la tortue mâle du défi.

Mars-avril 1983.
Paris.

Alain Bosquet

 

Et triple-buse j’ai le privilège d’être trois fois crucifié sur l’apporte de la grange

je suis, oui, oh oui le mécréant plus sacré qu’un bénisseur de bombes portant la tiare ! !!!!

N-L – 18/02/18