JE SUIS A TERRE / LIQUIDATION


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JE SUIS A TERRE

 

J’allais triste, mais d’un pas tranquille à la cabane, pour l’ouvrir. Nous n’irions plus le crabe avait décidé

manger la nature en dehors des invasions estivales, lire à côté des pies, du coq de bruyère et des garennes mettant leurs lapereaux au grand air, écrire le tout dans l’accompagnement du rourourou des pigeons nichés dans le gros chêne…fini

mais il faut bien faire comme si pour la faire visiter.

En arrivant j’eus le sentiment d’un désastre, tout le terrain était en morceaux, ça sentait le démolisseur…j’appelais vite la Mairie pour comprendre et…

La ville  ayant vendu le terrain à un promoteur, il va falloir que vous liquidiez…il ne veut pas de cabanes, il va construire…vous allez recevoir un courrier….

Depuis des mois, dans une succession de choses ne marchant qu’à l’envers j’ai résisté. Mais là je crois que quelque part on a décidé de m’avoir. Le pouvoir du fric est majeur…il écrase sans pitié, la nature du Beau…

Je ne sais pas défaire ce que j’ai bâti.

Niala-Loisobleu – 4 Mai 2018

 

LIQUIDATION

Éveillé seul — sans route, bagage, campement, bêtes de selle ou de charge — dans la savane aigre de ma nuit.

Plus de chambre, d’air, de lueur, de temps — et pas de possibilité de fuite lunaire.

Grand mât sans signe ni oriflamme, — mentule fragile (à peine encore vivante), haute colonne à cannelures en rides amères plantées au centre de mon lit (ô
neige! lait cristallin des douleurs…), je gis au pied de ce jet dédaigneux, moi qui tiens dans mes caisses, mes poches, mes mains, ma tête tant de drogues clandestines et
d’artifices défendus, parmi lesquels la science infuse de tuer dans l’œuf tout mien plaisir.

*

Aux portes d’une ville lointaine (étuves, soukhs, casernes, remparts, prisons) rêve à rêve on a soldé le bric-à-brac de mon enfance :

un théâtre miniature, de fer blanc peint en rose (j’ignore quelles actions futiles ou tragiques se perpétraient dans cet infime palais, astre doyen d’une constellation de
jouets);

« La Biche au Bois » surnageant — en plein déluge vocal — dans la corolle du pavillon de phonographe;

le cauchemar cannibale, en forme de loup ou de cheval de fiacre;

l’ours pelucheux et criard, mandragore jaune, en cape d’étoffe rouge à soutaches;

Buffalo Bill — rifle en main, tout satin noir et grande rose sur l’échiné — près de la diligence que des Indiens attaquent;

l’éveil viril (un jour d’été, dans une clairière banlieusarde) au spectacle d’enfants pauvres — filles et garçons — grimpant pieds nus aux arbres;

la courtisane dévêtue pour l’orgie solitaire, quand les draps — marâtres sans entrailles — étouffent entre leurs bras mouillés l’essor déchirant des
semences;

sur la chaise de paille, après la meurtrissure des genoux dans la cage du confessionnal, l’aire nocturne du sabbat où des filles tournent dos à dos, en ronde et les cheveux
défaits;

l’image de Dieu fixée — des minutes ou des siècles

— à vains regards braqués au plafond de l’église, car jamais le simulacre ne s’anime — ni même ses paupières battent — par avènement souterrain
de miracle;

l’hostie livide, trop large pour le gosier, mais qui coule jusqu’au ventre, par grâce du Saint-Esprit, comme les dons de Noël (peu importe leur échelle I quelquefois un navire
tout gréé…) dégringolent

— flamboyants ex-voto — à travers les cheminées.

Et d’autres merveilles moins antiques, produits d’une main plus rusée — si l’on veut, plus savante — : les boissons rares — tonnerres douceâtres — captives du
poing qui lance en dés les éclairs de diamant;

l’amitié équivoque de femmes jamais touchées (brume émoUiente, perfide climat);

les arbres lourds qu’on dit plantés en terre mais qui prennent aussi bien racines dans le ciel;

l’onde intime propagée par chaque geste et chaque parole;

les chaînes orales groupant vocables et concepts en infinies séries dont chaque maillon cristallise un univers autour de lui;

les idées dormant sans nom au ciel de notre esprit;

la vie cimetière d’étoiles;

la herse ardente des paysages;

la grandeur de l’homme qui se tue sur un coup de hasard;

le mystère latent des coquilles d’œufs brisées;

l’opacité des murs, l’éclat du bouton de porte, les pulsations du révolté;

l’obscure transmutation des éléments déliés;

la jonction des corps séparés par le miroir des mots;

les fleuves de travail, les montagnes de machines;

les nuages imitateurs de mer, les papillons plagiaires de fleurs;

la main gantée des équipages somptueux;

la gare des têtes;

l’épaule nue des maisons;

la bouche peinte — dents humides — des chauds hôtels meublés;

l’arc-en-ciel des richesses;

l’âge vaincu par le voyage;

la façon dont les faces et les choses s’interposent entre l’X et les yeux pour voua boucher le vide (vide du cœur);

l’amour qu’on fait comme un chapelet qu’on dit pendant l’orage;

l’amour magique aux baisers anonymes (pure contrainte du monde);

l’amour comète à chevelure fulgurante;

l’amour payé;

l’amour tout simple;

le fantôme tropical en toge blanche de déesse…

O monde! tout est vendu… Les boutiques puantes ont dégorgé une foule homicide sur le port. Les trafiquants ont égrené, de sable en sable, la litanie des caravanes.

Perche à gauler les crânes, poteau totem, arbre généalogique paré du haut en bas d’une lignée de tortures ancestrales, dans la chambre au squelette
dépouillé — murailles, plancher et toit fondus — l’amère colonne du cœur se dresse, mentule sans joie l’enrobant d’oriflammes…

Quelque part, un matin de ce siècle, j’ai lu qu’en Angleterre il y a cent ans on enterrait les suicidés de nuit, à une intersection de routes, le corps couché à
même la fosse — au centre de la chaussée — et couvert de chaux vive.

Michel Leiris

21 réflexions sur “JE SUIS A TERRE / LIQUIDATION

  1. Ton pouvoir, ta puissance de coeur, Niala, sont là… Merci infiniment de les faire vibrer ici… Je viens sur la pointe des pieds après cette publication… Ma première cabane, mon premier jardin, je suis allée un jour les revoir : une grande zone arasée à la place; l’impression d’avoir rêvé mon enfance… Niala, merci de ta présence flamboyante, je t’embrasse

    Aimé par 1 personne

    • La seule joie qui me restera sans que personne ne puisse y toucher, est mon refus d’entrer dans cette attitude, ce comportement lâche et traître qui dispense des fausses mesures protectionnelles pour toujours ramasser du fric. On tue, on pille, de toutes les manières au point que la contestation actuelle n’est qu’une copie du délit. La solution de l’abandon ne m’a jamais attirée. Autour de moi, la liste des morts, êtres, nature, âme des rues, etc, est très longue. Mais je suis vivant. Cassé c’est vrai par cette nouvelle forfaiture, mais vivant.
      Je t’embrasse Véro, touché par ton témoignage.

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  2. Ah, mon pauvre Alain, moi qui aurais tant aimé l’acheter et y habiter mais du coup je n’ai pas de terrain pour l’y installer et encore moins pour l’y transporter pourtant c’est ça qu’il va te falloir gérer et j’en suis désolée. Ca fait un moment que j’ai compris et signalé que l’ETAT veut virer les propriétaires (principalement de résidences secondaires) pour s’approprier des terrains et cela partout, surtout le littoral pour y construire des « immeubles modernes » par des promoteurs des plus corrompus. Tout est laids au possible. On dira « – Oui mais on fait travailler les gens du Bâtiment et fera marcher le tourisme (bien sûr hors de portée de simples foyers) » mais à quel prix et pour combien de temps. Irrationnel et écœurant. Au fond, les pires sont ceux qui vendent sans s’occuper des résidents propriétaires de leur maison, mais ont-ils vraiment le choix sous le joug de ces rapaces. Et je ne parle pas nature, là, trois plaquettes d’Alprazolam n’y suffirait pas tant ma rage et mon angoisse sont immenses.
    Ca l’est aussi pour toi, ce que j’en ressens, je ne peux pas l’écrire, mais tu sais qu’il y a toujours l’enfant-cheval qui ne te lâchera pas même s’il ne peut couper de pinces ni crever d’yeux, ne l’oubli pas, il t’envoie de la force et de la tendresse, de l’amour et de la joie, même un petit rictus au coin de la lèvre se suffira de lui-même.
    Je t’embrasse au plus près
    Joëlle

    Aimé par 1 personne

    • Je vomirais bien, mais je n’y arrive pas parce que ça bloque….la machination est irréversible puisque les mafieux ont la complicité d’un public qui ne voit rien, même son seul intérêt puisque le tour de passe-passe se retourne un jour contre-lui…Maintenant il faut passer par le plus dur: tout déménager et démonter…vendre était une épreuve, mais celle-ci me brise. Il faut que je trouve la riposte en quelque chose par quelque part, comme l’éternel lutte pour continuer à vivre.
      Merci MaJo, je vous embrasse tous les deux, Loïc et toi.

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      • Dis nous Où exactement et quand, on vient. Et rechigne pas, accepte ! Y’a pas de sentiment d’impuissance qui tienne quand on veut, on peut même le peu du peu, ou pas, c’est de l’expérience, c’est cela que j’ai réussi à comprendre. Accepte

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  3. « L’espoir a deux belles filles,
    L’indignation et le Courage.
    L’indignation pour la réalité des choses,
    Le courage pour les changer.
    Pablo Neruda »

    Avec toute ma tendresse💖

    Aimé par 1 personne

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