LA CHAMBRE DE DON QUICHOTTE


P1050572

LA CHAMBRE DE DON QUICHOTTE

 

Comme un cheval d’os de poil et de feu sera toujours au cavalier préférable à toute monture fictive

De même à celui qui ne se soucie aucunement de cavalcade et que n’émeut ni la sueur de la robe ni le hennissement

Un cheval de pierre est plus grand là debout sur son socle à tout jamais qui se cabre

Plus enivrant dans cette inutilité de la crinière qui bouge avec la lenteur du soleil

Et cette couleur blafarde aux ombres variables

Que la bête chaude et glacée entre les cuisses de l’homme qui s’envole

La bête à qui le poignet fait mal où la main la retient

Ainsi les mots dans ma bouche sont le cheval de pierre

Et ils sonnent de tous ces grelots mis aux harnais imaginaires

Ils sont le cuir férocement qui arrête l’élan de la pensée

Us entrent dans la chair de ce que je dis

Et c’est moi qui souffre où la raison me blesse déjà dépassant ce qu’elle permet d’entendre

Déjà mis en sang par la bride et chaque parole n’est plus

Ce qu’elle était mise en branle
Elle dit autre chose que ce qu’elle dit

Que ce qu’elle disait
Je m’enivre

De l’emploi que je fais des vocables humains et tremble

Je ne sais trop moi-même de quelle profanation commise de quel forfait

Que je signe de quelle dénonciation du langage

Et pourtant quand le caillou roule et m’échappe et tombe et rebondit

Ce n’est point le sens qui meurt mais autre chose qu’il devient

Qu’un autre que moi ne lui aurait point donné licence d’être

Autre chose que ce galop suivant les règles du pavé que cette course

D’ici à là et pas plus loin

Autre chose qu’une liaison de poste avec son horaire et la ville à chaque bout nommée

Autre chose que le cheminement de la pensée autre chose

Que midi forcément à la fin de la matinée

Autre chose autre chose n’en fût-il point d’autre et je m’entends

Moi-même avec étonnement moi-même dans l’écho redoublé des syllabes

Comme celui dans la montagne qui avance le pied sur l’éboulis

Et sent fuir à peine posé toute la terre sous sa semelle en vain prudente

Les mots l’un l’autre qui s’entraînent dans la chute et on ne peut plus rien arrêter

Ni le bond des blocs et leur presse et le déclenchement du vertige

Ni l’énorme suintement de poussière fuyante fine affolée

Ni l’écho sauvage qui répond de falaise en falaise comme une image de miroir en miroir

Et plus rien ne se borne à soi désormais mais tout vocable porte

Au delà de soi-même une signification de chute une force révélatrice

Où ce que je ne dis pas perce en ce que je dis

Où plus fort est l’entraînement des paroles que le rêve qui les précède

Où je suis emporté comme un fétu de paille sur une mer démontée

Où je suis le jouet qui ne- se peut retenu- d’une nécessité nouvelle

Nouvellement dans sa marche inventée

Et je n’ai plus maîtrise de ma langue à la fois torrent et ce qu’il roule

Je n’ai plus le choix de ne point proférer ces sons chargés d’ivresse comme les grains d’un raisin noir

Je ne puis faire que je ne les ai point prononcés

Avec toute la violence de l’élocution surhumaine qui me roule me tourne me renverse

Et que vous expliquez bien mal avec ce pauvre mot de poésie

Auquel on en fait voir de toutes les couleurs

Le récitant s’arrête et l’on voit que c’est un vieil homme déjà dans une chambre des
Espagnes sans doute où les plafonds cloisonnés d’ors déteints sont hauts et soutenus de milliers de lances ou de piques tandis

que des chauves-souris s’accrochent à des baldaquins des courtines des manches de fantômes

et
L’absence du feu se fait sentir au manque de reflets sur les meubles lourds et sourds alors à quoi bon la parole et cette admonestation grandiloquente des ténèbres mais qu’y
faire

elle reprend la parole elle reprend comme si de rien n’était comme si

rien n’était au monde qu’elle et son déroulement de parole rien à faire pour l’arrêter

Je suis arrivé sans avoir eu le temps de me retourner au bout si proche de ma longue vie

Comme au bout d’une phrase inconsidérément prononcée

C’était hier l’enfance et je n’ai pas eu plus tôt mis les gants de velours de mon printemps

Que déjà me voilà cette loque édentée incapable à présent d’escalader les montagnes

De fendre de mon ventre fléché l’espace marin qui se prostituait à moi pour aucun autre argent que celui de ses vagues

De faire gémir sous moi la beauté

Je suis arrivé sans même le remarquer à cette extrémité de moi-même

À ce point d’où tu ne peux que regarder en arrière parce qu’il n’y a plus rien devant toi
Et qu’y vois-tu bavard qui vraiment te réjouisse
Il faut reconnaître que ce n’était que cela que cela rien d’autre et tu ne pourras rien y changer

Corriger recommencer raturer refaire travailler comme une prose

Rien
Tout ce que tu fus sera tu ne peux plus rien rattraper
La barque est larguée et du reste
Cela fait belle lurette qu’elle se balade hors de ton pouvoir

Tu regardes ton passé de cet air désespéré que je t’ai toujours connu devant les miroirs
Tu ne peux plus rien pour lui tout est irréversible
Et tu n’auras au bout du compte dit que cela
Que cela que cela répète-le car il n’est pas pour ton ombre prochaine
De pire glas que cela pauvre homme que cela
Te voilà sur le môle de ton langage
Phare à jamais éteint dans un ciel sans étoiles
Et rien à ses pieds que le ressac monotone du temps
Te voilà qui comptes les quatre sous de ce que tu te trouveras finalement avoir dit

Et l’abominable de la misère n’est point la faim présente

Mais que ce ne fût que cette misère et la place pour toujours de ce dénuement
Comme une maison où le ménage n’est point fait
Ce sont donc là tous ces miracles dont il me semblait mener grand bruit

Cet assourdissement de mon sillage et ce claquement d’ailes

Des mouettes à l’oreille avec à main gauche pour mieux m’aceompagner

Le plongeon sonore des dauphins
Ah tu peux rire

Regarde combien tout cela semble chauve

Ta poésie ah tu peux rire à perte de vue

Eire et sangloter dans la grande chambre nue et froide

Où personne que toi-même ne t’entend

Eh bien parlons-en de ta poésie

II s’est levé car il y a des mois comme cela qui font qu’il se lève et je l’avais remarqué tout à l’heure quand il a pour la première fois je ne sais plus dans quel
contexte prononcé le mot de poésie il avait eu cette cabrure des reins ce petit sursaut de la fesse sur son siège un rebondissement passager mécanir nique inexplicable par
la phrase qui tenait du réflexe une sorte de
Babinski moral et je me disais que personne et pas moi surtout ne l’avait frappé du plat de la main personne ou du marteau précis qui décèle un invisible cheminement du mal
dans le secret appareil de la pensée ses chaînes à fins rameaux ses moelles les circonvolutions du génie oui du génie car il faut bien c’est au théâtre
affaire de convention que personne dans la salle ne doute un instant qu’il s’agit ici d’un génie ou bien je vous le demande où serait donc le drame
Mais chut écoutez-le

Ta poésie ah ah
Tu me fais mal

Ta poésie entends-toi bien seulement dire ça l’enflure

La bouche ronde et la joue on croirait les
Tritons de la mythologie

Ta poésie il y a dans ta façon de balancer la tête à cette idée

Et de faire l’œil vague et le regard à l’infini quelque chose

Dont tu ne mesureras jamais sans doute la grotesque immensité

Ta poésie ô naïf ce petit bœuf sur ta langue

Ce mot qui fait de toi tout au plus un vague professeur de
Cinquième
A

Ce mot lucarne sur le ciel de ta sottise ce mot clé

De la prodigieuse simplicité de ton âme

Mais ne t’écorche-t-il pas les lèvres en passant quand en éclate le buccin

Ta poésie où donc as-tu la tête
Va

Tu ne seras jamais qu’un peintre du dimanche dans le meilleur des cas

Triste comme un peintre du dimanche

Mal réveillé de sa semaine et qui retrouve sèches les couleur d’il y a huit jours

Égaré comme an peintre du dimanche
Qui ne peut mettre la main ni sur ses pinceaux ni sur sa pensée

Consterné devant la toile ébauchée où il croyait avoir fixé l’invisible

Malheureux comme un peintre du dimanche qui mesure sa journée

Et tu ne peux te débarrasser de ta semaine qui te suit comme une ombre dans le dimanche

Comme une maîtresse exigeante avec laquelle c’est trop long de s’expliquer

C’est toute ta vie à la fin qui n’aura été qu’une longue semaine

Et il n’y a pas de dimanche à vrai dire autre que le dimanche à la fin de ta mort
Tu parles de ta poésie et soudain te redresses devant
Un général passant sur le front des lignes car toi tu veux lui faire bonne impression
Tu parles de ta poésie on dirait vraiment qu’elle existe
Tu parles de ta poésie on jurerait qu’elle est à ton bras et toi tu nous présentes
Madame

Mon cher le temps est passé des réceptions à la sous-préfecture

Personne m’entends-tu personne n’écrit poète après son nom sur l’Annuaire des
Téléphones

Même la malédiction attachée à ce mot ne le sauve pas du ridicule

Comme une casserole d’émail bleu qu’un chien trimbale sur les pavés et elle s’écaille et l’on voit aux cassures le fer noir

Celui qui se présenterait dans une caserne avec cette étiquette tu imagines
La dérision dans les escaliers et les cours ou même avant
Représente-toi ce jeune homme dans un simple appareil

Qui répond ainsi quand on l’interroge au
Conseil de
Révision

Mais que dire alors du vieillard ayant fait l’interminable chemin de sa vie

Quand il n’a plus rien à apprendre et simplement ses vieilles lettres à ficeler

Pour qui se nommer poète est la chose la plus naturelle du monde

Persiste et signe

Tais-toi ne parle pas de ta poésie

Il s’est rassis la tête dans ses mains le malheur dans ses araignées
Les oreilles lui tintent ou peut-être ce ne sont pas des imaginations mais le pas au loin dans la maison d’une servante un enfant qui crie dans la cour
II n’est pas facile à l’homme de distinguer sa mémoire de ce gui se passe en réalité dans ces parties invisibles de sa demeure les corridors ou le grenier
Les sons facilement se confondent se fondent
Pour un rien ils suivent des cadences
C’est alors qu’on dit que les oreilles vous tintent
Cela commence de façon tout à fait insinuante une obsession machinale à peine ou pas remarquée
Une syllabe de plénitude qui revient et se gorge de musique si pas encore de sens une variation d’abord infime dans les lèvres entrebâillées un goût on dirait que
recèle moins qu’un mot une part de ce mot soudain vivante mûre animée une odeur de ce mot un goût profond de fruit dans sa pulpe et la langue avec le noyau joue
Mon
Dieu quel est ce mai des mots ce retour cette reverdie il semble qu’on entend la balle sur un sol d’école qui bondit
Vceil la guette et la main l’attend tout le corps à la relancer s’apprête on dirait on dirait aussi bien le choc des agathes

On dirait à ce jeu retrouvé non point le jeu comme on l’entend mais celte angoisse de gagner cette réévaluation de toute chose par le jeu qui donne à tout son sens
tragique et fait d’un pile ou face toujours question de vie ou de mort

Il s’est rassis la tête dans ses mains il écoute des cloches

je crois au moins que ce sont des cloches

des cloches qui sont désormais toute sa rumeur le dedans de ses prunelles le pouls de son être le pas de sa vie et de sa mort
Attention ne toussez pas il va parler il parle

Je parierai de ma poésie

Aussitôt cette résolution prise il s’établit un grand silence et peu à peu le décor s’efface ou s’estompe au moins les livres sur le coin de la table et l’encrier
renversé les griffonnages de l’usure aux parois les papiers déchirés comme des lys retombant les pivoines de l’humidité la poussière de la nuit tout se remplit d’une
musique à moins que ce ne soit une lumière on dirait l’eau fraîche dans la bouche après une longue marche la jeunesse de la lèvre une fois la fièvre tombée
une guitare qui s’accorde une voix qux s essaye et le genou tremble sous l’instrument le pouce au-dessus de la corde encore étonné du la qu’il éveille du •parfum
révélant quelque part des fleurs dans un vase et qui d’autre les eût jamais apportées si bien qu’on ne peut plus comprendre qui vraiment parle ni d’où vient la
chanson

et
Vunivers est pur comme peut être pur un visage

Louis Aragon

P1050570

 

La chambre de Don Quichotte – 16/03/2018 – Niala

Acrylique s/Canson, encadré s/verre 30×40

6 réflexions sur “LA CHAMBRE DE DON QUICHOTTE

    • Il y a les tours du monde qui ramènent au point de départ, les mains peut-être encore plus vides…et puis il y a L’EVENEMENT, qui fait aller plus loin, si loin que la limite du possible en est rendue invisible alors qu’on est juste au passage du seuil.
      Merci Barbara, voici l’Epoque naissante.

      Aimé par 1 personne

Vos commentaires seront toujours les bienvenus

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s